On les sort donc des voitures et des autos et on les dépose à petits pas, comme de précieuses cargaisons tirées des flancs d'un navire que l'on croyait perdu corps et biens et qui arrive du bout du monde. Jamais les escaliers n'ont été aussi durs et aussi longs à monter qu'avec eux. Tous, exténués de souffrance ou de fatigue, tombent anéantis, incapables d'un geste, d'une parole. Ils ne donnent signe de vie qu'en respirant. Même ceux qui se tiennent sur leurs jambes marchent en plein sommeil et croulent dès qu'ils s'arrêtent. C'est dans ce lamentable état qu'il faut d'abord les déshabiller. Que de difficultés et de soins nécessite ce travail aussi douloureux déjà qu'une «opération»! D'une main délicate et pourtant résolue on retire, on décolle les vêtements glorieux et en lambeaux qui font aux soldats des costumes de splendeur épique si bien adaptés et rompus à tous les actes de la bataille; les pieds gonflés sont délivrés du boulet des grosses chaussures qui ont foulé tant de routes et qui, lassées par les étapes, heurtent le sol avec un bruit lourd, comme des haltères. Les corps meurtris et vigoureux sont mis à nu. Nous voyons apparaître les larges poitrines, nos seuls et vrais remparts, plus résistants, que ceux des forteresses. Alors l'eau, l'alcool, répandus sur les chairs, rafraîchissent et purifient les membres harassés recouvrant aussitôt sous ce baptême l'instinctif entrain de la vie, et les infirmières, transfigurées par le respect de ces ablutions, prennent, sans qu'elles s'en doutent, les nobles attitudes qui agenouillent les saintes femmes dans les mises aux tombeaux. Près d'elles il y a toujours debout un vieux brancardier méditatif et grisonnant, qui ressemble à Joseph d'Arimathie.
Mais, après que les malheureux ont été emportés, l'étrange sensation produite tout à coup, dans la pièce vide, par les tas individuels de leurs vêtements affaissés et réunis! Quoi? Ces monticules de guenilles... ce sont eux? Oui. Voilà leur dépouille émouvante. Ils ont fondu. Je pense à des corps consumés dont ces restes seraient les cendrés. Et si petites! A tenir dans un boisseau! Comment? Ce paquetage?... C'est tout cela un cuirassier?—Vous l'avez dit.—Et ce résidu?—C'est un zouave... un chasseur.—Quelle misère! On soulève et l'on trie, le cœur serré, les pauvres nippes imprégnées de sueurs brûlantes et froides, qui ont bu tant de sang, l'eau de la pluie et des fleuves passés à gué ou à la nage,... ces loques si belles qui à la minute pendaient tout le long des blessés ainsi que des drapeaux noircis dont leur corps était la hampe... Et quand on les a rassemblées, on ficelle, en inscrivant le nom, pour que les guéris retrouvent, le jour du départ, ces hardes qui sont tout leur bien.
Mais eux, en attendant, où sont-ils, les soldats qui n'ont plus d'uniforme?
Ils sont couchés, au lit. Dans un lit...
Ah! ce lit! Ce lit frais, tiède, chaud, dont ils ont rêvé depuis des jours et des semaines sous les rideaux de balles et d'obus, courbés dans l'alcôve des tranchées, durant les longues nuits, noires de froid et de ténèbres... ils le possèdent enfin!... ils y campent... Ces draps de blancheur, si doux, qui les enveloppent comme un grand pansement... ils les touchent de tous leurs membres qui les jonchent et craquent d'aise, de tout leur corps étendu, étalé, de leurs mains aux paumes insatiables, de leurs pieds remués sans cesse, heureux de se frotter dans tous les sens à la bonne toile qui vient de l'armoire... Ce lit, c'est l'oasis,... ils s'y laissent aller, couler, avec la complaisante inertie du plongeur qui s'enfonce en sécurité, car il sait qu'il remontera. Ils ferment les yeux et les rouvrent en soupirant: «Oh! qu'on est bien!» Et puis, dans une confiance absolue, dans une indifférence sereine, à partir de ce moment redevenus petits, ils font âme neuve. Ce sont des enfants. L'ambulance opère en une heure cette métamorphose mystérieuse et qui favorise la guérison.
Aussitôt couchés dans les draps marqués au chiffre de la Croix-Rouge, les soldats, qui étaient des hommes, sont ramenés à l'arrière, loin des lignes de leur âge; ils se replient au temps de leurs jeunes années. Tout contribue au succès de ce mouvement de retraite: le calme du lieu, l'éveil et le choix des souvenirs, la position même qui les tient allongés sur les matelas et les coussins de plume, comme à l'époque de leurs lits étroits et de leurs premiers songes. Et ils voient de nouveau se pencher sur eux des femmes aux traits maternels qui leur parlent tout près, tout bas, qui savent écouter, deviner, comprendre et se taire. Ils sentent se poser sur leur front, sur leurs cheveux, des mains accoutumées qui n'ont pourtant pas l'air d'être des mains humaines, dont le contact est un langage. A travers le voile de leurs paupières, jusque sous le bandeau qui les isole, ils perçoivent la surveillance des regards et l'inquiétude des pensées. On prévient leurs moindres désirs et on trouve le moyen de ne pas les contrarier même quand il est impossible de les satisfaire.
Plus que partout ailleurs les blessés se montrent là dans le plein de leur naturel. Les expansifs «se racontent». Les muets, les fermés, rabattus sur eux-mêmes, butés à des choses qu'il est inutile d'essayer de leur arracher, fixent encore du fond de leurs sombres prunelles le champ de bataille où ils ont langui jusqu'au surlendemain, la cave molle et fétide où ils gisaient parmi les rats affolés dans un cloaque sans nom, le bois sinistre et mouillé de sang qui répercutait leur éternelle et vaine plainte, l'oiseau de proie qui tout à coup, la nuit, s'est posé sur leur face, dont la patte onglée s'est crispée un instant sur leur nez, dont ils ont vu le bec tandis qu'il s'apprêtait à leur manger les yeux. Des bruits leur reviennent aux oreilles: fracas d'obus, sifflements de fer, miaulements d'acier, crépitements d'incendie, cris rauques, aboiements d'un chien, tonnerre sec des canons, chute d'une gamelle, sonnerie d'un clairon mais si loin, si loin... A ceux-là il faut des heures et même des jours pour se remettre, revenir au temps présent, à la surface du flot apaisé... Et puis tout à coup, comme on n'y comptait plus, un sourire se dessine enfin, germe et fleurit sur le visage douloureux et balaie tous les fantômes...
Il y a les blessés gais, les musiciens du rire, les fifres de l'esprit français qui forment la fanfare de ce régiment de la souffrance. Leurs joyeux propos donnent du ton et fouettent la convalescence. Et après les petits blessés et les moyens... viennent ceux qu'on appelle les grands... A ces mots, la voix baisse et se teinte de gravité. Les grands blessés! Dès qu'on entre ils captent l'attention, un peu à l'écart, abrités par des paravents... Leur immobile vie reste suspendue. Le visiteur fait un détour, n'ose pas s'avancer près de leur lit plus solennel. Les yeux de ceux-là, quand ils s'ouvrent avec lenteur, demeurent vagues, brumeux, lointains... Ils vous regardent et ne vous voient pas... tout leur semble étranger... Ils sont sans être... On les sauvera. Mais on n'ose pas trop le dire, en face de leur faiblesse et de leur fragilité. On n'en parle qu'avec des hochements de tête et des espoirs d'une extrême prudence...
Et pourtant les blessés rendent tous aux médecins, aux femmes et à ceux qui les soignent la tâche agréable, facile. D'un incroyable et tenace courage, ils ne se plaignent jamais. C'est leur façon de s'acquitter. Il faut leur arracher l'aveu que «ça ne va pas très bien» pour apprendre que ça va mal. Ils sont candides, sympathiques, touchants, de la plus familiale gentillesse quand ils ouvrent un portefeuille éreinté, bon à jeter, pour vous montrer avec orgueil le portrait d'une maman, d'une femme, d'un bébé... ou bien qu'ils vident leurs inépuisables poches, extraordinaires de contenance comme des sacs à malice, et dans lesquelles s'entassent du tabac, de la ficelle, un morceau de sucre, une pipe, un mouchoir à carreaux, des sous, du chocolat, une caricature «de la tête à Guillaume...» Et convenables, polis, bien élevés, simples, naturels, sans affectation d'aucune sorte, d'une qualité d'accueil égale, aimable et digne, avec un sourire des yeux et de toute la personne, même empêchée, qui dit bonjour et remercie. Leur immobilité la plus cruelle trouve toujours ingénieusement la façon de manifester de la reconnaissance. Pour parler des parents, de la ville «d'où ils sont», de leur champ, de la maison, d'un cheval, d'une ferme ou d'un clocher, ils emploient sans effort des termes d'une noblesse grave qui sont saisissants et beaux comme des paysages. A peine s'approche-t-on de leur lit qu'ils vous font, ainsi qu'à un chef, l'honneur du salut militaire. Ils adorent les friandises, la confiture, les bonbons... Si l'on osait, on leur apporterait des joujoux... des soldats de plomb. Il n'y a nul inconvénient à les gâter, car ils n'ont pas volé les douceurs qui ne sauraient les amollir. Ils en prennent à leur appétit... Tiens! Pendant qu'ils y sont... Et ils font joliment bien... Mais ils repartiront, une fois rétablis, plus belliqueux et plus ardents, à tel point leur confiance est inébranlable, vissée: «Ils sont perdus, monsieur. Ça y est. N'y a qu'à attendre.»
Ainsi, dans la douleur, dans le repos et la docilité, dans la réparation physique et le maintien du grand moral, nos blessés, parmi nous, passent un temps, plus ou moins long, de sanglantes vacances, choyés du moins par les tendres femmes françaises dont ils ont écouté si souvent, la tête sur leur poitrine, battre comme une horloge le cœur inaltérable et fort, la source de bonté régulière, infinie...