Arras, 16 octobre.

Les malheureux habitants qui s'étaient réfugiés dans leurs caves, à la fois guettés par les obus et par l'incendie qui faisaient rage au-dessus d'eux, ne savaient plus à quelle mort se vouer. L'incendie ne leur donna pas longtemps le choix: les vieilles maisons s'effondrèrent presque subitement et les issues des caves furent bouchées...

De l'une de ces retraites mortelles, sortirent—dans la nuit du jeudi au vendredi—quarante-cinq personnes; elles y étaient emprisonnées depuis le mardi matin et, pour se tirer de là, il leur fallut déblayer des décombres brûlants sur une épaisseur de plus de trois mètres.

Ce ne fut que le vendredi que le désastre de leur ville fut révélé aux Artésiens. La mitraille tombait encore, mais, comme me l'a dit l'un d'eux, «elle n'était plus bien portante... et puis on était au courant». On apprit alors que les Allemands avaient surtout visé les monuments anciens, les usines et les ambulances.

Qu'ils s'enorgueillissent du résultat: ils ont encore une fois anéanti des asiles où l'on endormait les douleurs et des maisons qui parlaient du génie de la paix.

Un escalier qui monte dans le vide.

Si le beffroi résiste encore, à la date où j'écris, l'Hôtel de Ville est vidé de ses trésors de bois, de pierre et de fer forgé. Les salles gothiques se sont volatilisées, les cheminées sculptées ont éclaté, les frisés se sont émiettées, le balcon d'où l'on regardait la place a reçu à lui seul plus de plomb qu'il n'en faut pour détruire dix maisons. Les façades renaissance tiennent, mais ce ne sont plus que des écrans. Des maisons, du quartier, il n'y a plus que des monceaux de décombres, des murs menaçants, des escaliers qui montent dans le vide, des poutres qui ne parviennent plus à rejoindre leur appui, des fûts de colonnes braqués comme des canons, des enseignes bosselées, des balcons tordus, des amas de tuiles, d'ardoises, de vaisselle brisée, de cuivres noircis...

Mais ça n'est pas tout!