Cinq ambulances étaient installées dans Arras. Les cinq ont été bombardées!
Sous la mitraille qui défonçait les toits de l'école des garçons, les trois médecins militaires descendirent eux-mêmes leurs cent soixante blessés dans les caves. Au Saint-Sacrement, au Collège communal, aux Ursulines, les projectiles pleuvaient sans discontinuer.
A l'hôpital Saint-Jean, dans la matinée du 7 octobre, une sœur venait d'achever le pansement d'une femme qui avait été blessée la veille, dans la rue, et qu'on avait recueillie avec ses deux enfants, une fillette de six ans, un bébé de six mois. Un obus crève la toiture, éclate dans la salle, blesse une deuxième fois la femme blessée le 6, tue sa fillette, abat la sœur qui meurt en articulant doucement: «J'offre ma vie à mon pays!»
Elle était vouée à la mort, cette souriante et tendre petite religieuse de vingt-neuf ans! L'obus qui précédait immédiatement celui qui l'a tuée venait de tomber dans la cellule voisine de l'oratoire, précisément celle de sœur Sainte-Suzanne, et la supérieure courait, demandant si sœur Sainte-Suzanne se trouvait chez elle... Sœur Sainte-Suzanne était dans son service! Mais la mitraille, qui l'avait manquée là, devait la retrouver ici.
Et d'autres obus tombaient encore, achevant trois soldats blessés, tuant un employé, tuant un autre enfant...
Voilà la besogne des terribles soldats teutons!
Le bureau de bienfaisance lui-même n'a pas été épargné. Il n'était pourtant pas facile de le dénicher dans cette rue qu'abritent les hautes terrasses du jardin de l'évêché! C'était, aussi, une victime bien innocente, mais il faut croire que son étiquette et sa destination le désignaient pour le sacrifice. Des obus sont tombés sur lui.
Le jour où j'ai pu y pénétrer, je n'ai pas été peu étonné d'entendre chanter dans ce qui restait de la maison voisine. C'était un serin qui s'en donnait à cœur-joie! Il y avait près de sa cage trois autres cages où le petit monde qui y était faisait le gros dos, attendant la mort devant les mangeoires vides et les buvettes desséchées. Depuis onze jours, les pauvres abandonnés n'avaient pas reçu de visites! Il y avait une petite perruche qui, les yeux clos, dodelinait de la tête comme si, au seuil de l'agonie, elle avait réfléchi aux atrocités de cette époque. La tourterelle, tassée dans ses plumes hérissées, ne bougeait pas; quant au tarin, ce n'était plus qu'une petite boule accrochée à son perchoir. Autour d'eux, la cloison était crevée; un rideau, arraché à une fenêtre, avait été fixé sur le mur par des éclats de vitres; les chaises, la table, les assiettes, les verres, le linge, le fourneau de la cuisine, tout était bouleversé ou réduit en miettes. Le plafond était défoncé, et ce qui demeurait intact après le cataclysme c'étaient précisément les êtres les plus fragiles! Aidé de l'économe du bureau de bienfaisance, j'ai recherché la provision de graines et nous leur avons donné à manger.
Salle de l'hôpital Saint-Jean, à Arras, où une sœur et une fillette de six ans ont été tuées et où d'autres malades ont été blessés.