31 octobre 1914.

Je voudrais que L’Illustration me permît de donner à cet article le premier titre que j’avais choisi: Chez les poilus du...

Le terme vous crispe un peu la bouche?

C’est que vous n’avez pas entendu le jeune chef qui les commande prononcer: «Mes poilus!» Il articule cela avec une soudaine camaraderie, en avançant légèrement le menton et en arquant les lèvres; il appuie sur les syllabes, hausse le ton, sourit des yeux, paraît, à la fois, se contraindre à la trivialité et résister au souffle d’orgueil qui l’entraîne,—et le mot, aussitôt, vous entre dans l’esprit avec l’état civil qu’il faut pour qu’on ne lui discute plus le droit de se faire une place dans votre vocabulaire. Si vous aviez entendu le colonel P... le lancer, vous l’emploieriez sans gêne et vous en éprouveriez une satisfaction pareille à celle qui vous saisit en revêtant un costume qui vous sied ou en maniant un objet nouveau dont la forme vous enchante.

Et si vous connaissiez les poilus, donc!

Je veux vous en parler, parce que, durant cette semaine où le souvenir de nos morts nous obsède, où l’atmosphère porte la mélancolie renouvelée qui nous vient des journées étroites qui accourent et des anciennes tristesses qui remontent, où, cette année, il y aura tant de voiles et tant de larmes, où, déjà, nous ne nous défendons plus d’appréhender l’ère des deuils qui suivra le temps glorieux de la Victoire, je dois à ces diables terrés de telles heures d’enthousiasme et une allégresse si réconfortante que je voudrais vous les communiquer.

Vous vous imaginez que la vie dans les tranchées est lugubre, que les visages y sont marqués de chagrin, que les épaules s’y voûtent, que le meilleur de notre gaieté est noyé, qu’il n’y a de place que pour les entretiens sévères et pour les chuchotements?

Détrompez-vous, sous peine de faire injure à nos frères qui combattent. Les héros de notre pays n’ont pas, d’ordinaire, cette allure de condamnés. Ce sont de simples hommes, un peu plus gais que de coutume, qui s’accommodent sans façon de tout ce qu’ils ne peuvent éviter de désagréable et qui, pour le reste, se «débrouillent», chacun d’eux selon ses facultés.

Je reviens de chez eux les muscles retrempés, l’esprit fouetté, le cœur gonflé, la tête bourrée d’histoires, mais je ne puis me faire à cette idée que, sous l’invisible réseau des obus et des balles, posté en pleine bataille, je n’ai rien vu de la bataille. Des champs vides, des moulins à vent démolis, des bois au pied desquels jaillissent à l’improviste les bouquets noirs des gros obus ou bien de petits nuages blancs qui s’accrochent subitement à la lisière, se gonflent et disparaissent... C’est tout ce que l’on surprend de la bataille! Quant à ce que l’on entend, c’est une autre affaire...

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