Les deux hommes—le mari et le protecteur—finirent par s’asseoir près du lit de la malade. Elle rugissait de douleur: il fallait souvent la piquer à la morphine, et tous deux s’empressaient à l’envi de la soulager. Plus d’une fois, leurs mains se touchèrent sans répulsion; ils se prêtaient plutôt une aide fraternelle.

Don Luis trouvait de plus en plus sympathique ce brave homme, si simple, en dépit de ses millions, et qui pleurait sa femme plus que lui-même, le mari.

La nuit, quand la malade reposait endormie par la morphine, les deux hommes, émus par cette douloureuse veillée, conversaient à voix basse, sans que la moindre trace de haine lointaine se décelât dans leurs paroles. Ils étaient comme deux frères, réconciliés par un même amour.

Au point du jour, Enriqueta mourut, en répétant: «Pardon! pardon!» Mais son dernier regard ne fut pas pour son mari. Ce bel oiseau sans cervelle prit son vol, pour toujours, en caressant des yeux le mannequin à l’éternel sourire, aux yeux vitreux, l’idole de luxe qui dressait, près de la fenêtre, sa tête creuse, éblouissante de pierreries, où se reflétait la lueur bleuâtre de l’aube...

DEVANT LA GUEULE DU FOUR

Comme en août Valence semble parfois défaillir de chaleur, les ouvriers boulangers s’asphyxiaient près de la gueule du four d’où s’exhalaient les vapeurs ardentes d’un incendie.

Nus, sans autre concession à la décence qu’un tablier blanc, ils travaillaient près des fenêtres ouvertes, et même ainsi, leur peau paraissait se liquéfier, et la sueur dégouttait sur la pâte. Quand on enlevait la plaque de fer qui fermait le four, les flammes empourpraient les murs, et leur reflet colorait les pagnes blancs, les énormes biceps et les poitrines athlétiques, luisantes et enfarinées.

Les pelles raclaient le four, laissant les morceaux de pâte sur les pierres ardentes, ou retirant les pains cuits, à la croûte blonde, d’où montait un parfum de vie. Et pendant ce temps, les cinq ouvriers penchés sur les longues tables, malaxaient la pâte, la tordaient, tel un paquet de linge mouillé, et la découpaient en morceaux: le tout sans lever la tête, parlant d’une voix entrecoupée par la fatigue, ou entonnant des chansons lentes et monotones, qui maintes fois restaient inachevées.

Au loin sonnait l’heure, psalmodiée par les veilleurs de nuit, dans le calme accablant de la nuit estivale. Les noctambules, au sortir du café ou du théâtre, s’arrêtaient un moment devant les fenêtres du fournil, pour contempler dans leur antre les boulangers, pareils devant la gueule en flammes du four, aux âmes en peine d’un retable du Purgatoire; mais la chaleur, la forte odeur du pain chaud et la buée de tous ces corps en sueur chassaient vite les curieux.

Celui qui avait le plus d’ascendant sur ces ouvriers, c’était Tono le louchon, un luron, renommé pour son mauvais caractère et sa brutale insolence. Il pouvait boire sans que ses jambes et surtout ses bras perdissent rien de leur fermeté. Le vin lui donnait une nouvelle ardeur pour battre les gens comme la pâte du fournil. Dans les bouges des environs, les clients pacifiques tremblaient comme à l’approche d’une tempête quand ils le voyaient venir à la tête d’une bande de camarades, qui riaient en le voyant faire.