C’était vraiment un homme. Tous les soirs il rossait sa femme. Il gardait dans sa poche presque toute sa paie, si bien que les marmots, affamés, étaient réduits à chercher les reliefs de son repas dans le panier qu’il emportait chaque nuit à la boulangerie. Au demeurant, il avait bon cœur et il était toujours prêt à dépenser son argent avec ses camarades, pour se donner le droit de les tourmenter par ses farces de brute.
Le patron le traitait avec certains égards, comme s’il le craignait, et ses camarades, pauvres diables chargés de famille, s’évitaient des ennuis, en acceptant ses incartades avec un sourire amical.
Au fournil, Tono avait un souffre-douleur: le pauvre Menut; un gringalet auquel ses camarades reprochaient son excès de zèle; car il travaillait avec acharnement afin de gagner davantage de façon à pouvoir se marier.
Tous, avec ce besoin de flagorner, instinctif chez les lâches, riaient aux éclats des plaisanteries que Tono se permettait à son égard. Quand il cherchait ses effets, une fois sa tâche finie, Menut trouvait dans ses poches des ordures; il recevait en plein visage des boules de pâte, et toutes les fois que Tono passait derrière lui, il laissait choir sur l’échine courbée du pauvre garçon sa grosse main, si lourdement que celui-ci croyait recevoir sur son dos la toiture à moitié effondrée.
Le Menut se taisait, résigné. Il était si peu de chose devant les poings de cette brute, dont il était le jouet.
Un dimanche soir, Tono, revenu de la plage où il avait été goûter, se présenta au fournil, les yeux injectés de sang, l’haleine forte, puant le vin à pleine bouche.
Grande nouvelle! Il avait vu dans un restaurant champêtre le Menut: cet oison qui était là devant lui! Le Menut était avec sa fiancée; une belle fille! Ah! le vermisseau phtisique! Comme il avait bien choisi!
Et, parmi les gros rires des camarades, il faisait le portrait de la pauvre fille, avec des détails obscènes, comme s’il l’avait déshabillée du regard.
Le Menut ne levait pas la tête, absorbé dans sa besogne; mais il était pâle, comme pris de nausée. Il n’avait pas son air habituel; lui aussi sentait le vin, et parfois ses yeux, se détachant de la pâte, croisaient le regard louche et goguenard de celui qui le tyrannisait. Qu’il s’en prît à lui, passe encore! Le Menut y était habitué, mais s’attaquer à sa promise, nom de Dieu!...
Cette nuit-là, le travail était plus lent, plus pénible. Les heures passaient, sans que la besogne avançât beaucoup; la pâte semblait résister à ces bras engourdis fatigués par une journée de fête.