La chaleur augmentait; un souffle de colère passait sur les ouvriers, et Tono, le plus furieux, se soulageait en lançant des malédictions. Que tout le pain de cette nuit se changeât en poison! Enrager comme des chiens à l’heure où tout le monde dormait, pour pouvoir manger le lendemain quelques morceaux de cette pâte ignoble, c’en était un métier!

Irrité par la constance avec laquelle travaillait le Menut, il revint à la charge, et remit sur le tapis les charmes de sa fiancée.

Le Menut ferait bien de se marier vite. Quelle aubaine ce serait pour ses amis! Comme le Menut n’était pas à la hauteur, les copains... les beaux gars comme lui seraient assez gentils pour...

La phrase en suspens, il clignait avec malice ses yeux louches, provoquant les éclats de rire brutaux de tous ses camarades, mais la joie générale fut de courte durée. Déjà le gringalet lui avait lancé un mot cru, en même temps qu’un projectile énorme passait en sifflant au-dessus de la table, et couvrait tout entière la tête de Tono, qui chancela et, se cramponnant aux planches, fut forcé de plier les genoux. Dans une poussée de force nerveuse, le Menut dont la poitrine étroite haletait, et dont les bras tremblaient, lui avait jeté à la tête une masse de pâte, et le fort gaillard, étourdi du choc, ne savait plus comment se défaire de ce masque qui l’engluait et l’asphyxiait.

Ses camarades lui vinrent en aide. Le coup lui avait écrasé le nez, et un filet de sang teignait la pâte blanche. Mais Tono sans se soucier de la blessure, se débattait comme un fou entre les bras de ses camarades, et criait: «Lâchez-moi.» Mais ils s’en gardaient bien. Tous avaient vu que ce chenapan, au lieu de s’élancer sur le Menut, tentait d’aller jusqu’au coin où pendaient ses hardes, pour y chercher le fameux couteau, si connu dans les bouges des environs.

L’enfourneur lui-même laissa brûler une pile de pains pour aider à le contenir! Mais personne ne songeait à maîtriser l’agresseur, car tous étaient convaincus que le malheureux ne reviendrait pas à la charge.

Le maître du fournil apparut. Ce diable d’homme avait l’ouïe fine! Les cris et les trépignements l’avaient éveillé et il était descendu presque en chemise.

Tout le monde se remit au travail, et le sang de Tono disparut dans les profondeurs de la pâte, qu’on recommença vite à pétrir.

Le bravache affectait maintenant un air bon enfant qui donnait le frisson. Ce n’était rien: une plaisanterie comme on en voyait tous les jours. Pure gaminerie qu’un homme doit pardonner! Voyons... on était entre copains!

Là-dessus il continua son travail, mais avec plus d’ardeur, sans lever la tête, pour en finir le plus tôt possible.