A la barre resta le père Chispas[K], vieux requin édenté, qui accueillit avec des grognements d’impatience les dernières instructions du patron. Près de lui se tenait Juanillo, son protégé, un novice, qui faisait sur le San Rafael son premier voyage, et lui gardait une vive reconnaissance, car c’était grâce à lui, qu’il faisait partie de l’équipage et pouvait ainsi apaiser sa faim, qui n’était pas petite!

Aux yeux de Juanillo, cette misérable barque prenait des airs de vaisseau-amiral, de bateau enchanté, nageant dans l’abondance. Le souper de ce soir-là était le premier repas sérieux qu’il eût fait dans sa vie.

Il avait vécu jusqu’à dix-neuf ans, affamé, presque nu comme un sauvage, dormant dans la chaumière délabrée, où sa grand’mère gémissait et priait, immobilisée par ses rhumatismes. Le jour, il aidait à lancer les barques, il déchargeait les paniers de poisson, ou allait en parasite dans les bateaux qui allaient pêcher le thon et la sardine, avec l’espoir de rapporter au logis un peu de menu fretin. Maintenant, grâce au père Chispas, qui lui était tout dévoué, parce qu’il avait connu son père, Juanillo était devenu un vrai marin. Pour la première fois, il portait des souliers énormes qu’il contemplait avec adoration. Et après cela, l’on disait que la mer... Allons donc! Le métier de marin était le meilleur de tous!

Sans perdre de vue la proue, ni lâcher le gouvernail, courbé pour scruter les ténèbres entre la voile et les tas de sacs, le père Chispas l’écoutait avec un sourire ironique.

—Oui, tu n’as pas mal choisi... Pourtant le métier a ses risques... Tu verras... quand tu auras mon âge... Mais ta place n’est pas ici: va te poster à l’avant, et préviens-moi, si tu vois quelque barque devant nous.

Juanillo courut le long du bordage avec la ferme assurance des gamins de la plage.

—Prends garde! mon garçon! Prends garde!

Déjà, il était à la proue. Assis près du boute-hors, il scrutait la surface noire de la mer, au fond de laquelle les étoiles scintillantes se reflétaient comme des serpentins de lumière.

La barque, lourde et pansue, plongeait après chaque vague, avec solennité, et les gouttes d’eau rejaillissaient jusqu’au visage de Juanillo. Deux traînées d’écume phosphorescente glissaient des deux côtés de la proue massive, et le haut des voiles gonflées se perdait dans les ténèbres...

Pas de vie plus belle, songeait Juanillo!