Plus d’un mois s’écoula. Seule, la mère n’avait pas oublié l’accident. Elle suivait son fils d’un regard anxieux. Hélas! Vierge souveraine! La huerta paraissait abandonnée de Dieu et de sa sainte Mère! Dans la chaumière du Templat, un enfant souffrait les tourments de l’enfer, pour avoir été mordu par un chien enragé. Les gens de la huerta venaient contempler avec effroi la pauvre créature. C’était un spectacle auquel la malheureuse mère n’osait assister, car elle songeait à son fils: Ah! si ce Pascualet, grand et fort comme une tour, allait avoir le sort de cet infortuné...
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Un matin, Pascualet ne put se lever du banc où il dormait dans la cuisine: sa mère l’aida à monter dans le grand lit nuptial qui occupait une partie de la chambre à coucher, la meilleure pièce de la chaumière. Il avait la fièvre, il se plaignait de douleurs aiguës à l’endroit où il avait été mordu; un frisson intense lui courait par tout le corps, il grinçait des dents, et ses yeux s’obscurcissaient d’un voile jaunâtre. Alors vint, sur sa vieille jument trotteuse, le plus ancien médecin de la huerta, don José, avec ses éternels purgatifs pour toute espèce de maladies, et ses bandages imbibés d’eau salée pour les blessures. A la vue du malade, il fit la grimace. C’était grave, très grave! Un cas que pouvaient seuls soigner les grands médecins établis à Valence, et qui en savaient plus que lui.
Caldéra attela sa carriole et y fit monter Pascualet. Le garçon, déjà remis de sa crise, souriait, affirmant qu’il ne sentait plus qu’une légère cuisson. De retour au logis, le père paraissait plus tranquille. Un médecin de Valence avait fait une piqûre à Pascualet. Un personnage très sérieux qui avait encouragé le malade par de bonnes paroles, non sans se plaindre en le regardant fixement d’avoir été consulté si tardivement.
Durant une semaine les deux hommes allèrent tous les jours à Valence, mais un matin Pascualet ne put bouger. La crise revint, plus aiguë, arrachant des cris d’effroi à la pauvre mère. Il claquait des dents et poussait des gloussements qui faisaient jaillir l’écume aux coins de sa bouche; ses yeux semblaient se gonfler, jaunes et saillants, comme d’énormes grains de raisin. Il se redressait avec des contorsions de douleur, et sa mère se pendait à son cou, hurlant d’épouvante, tandis que Caldéra, athlète silencieux et calme, maintenait d’une étreinte vigoureuse les bras de Pascualet, avec une force calme et, de haute lutte, le contraignait à l’immobilité.
«Mon fils! mon fils!» pleurait la mère.
Hélas! son fils, c’était à peine si elle le reconnaissait. Il lui paraissait autre, comme s’il ne restait de lui que l’enveloppe et comme si un démon s’était logé dans son corps, martyrisant cette chair sortie de ses entrailles de mère et allumant dans les yeux de l’infortuné de sinistres lueurs.
Puis venaient le calme, l’anéantissement. Toutes les femmes des environs, réunies dans la cuisine, discutaient sur le sort du malade, et maudissaient le médecin de la ville, et ses diaboliques piqûres. C’était lui qui l’avait mis dans cet état; avant de se soumettre à son traitement, le garçon était beaucoup mieux. Ah! le bandit! Et le gouvernement ne châtiait pas cette engeance! Non, il n’y avait pas d’autres remèdes que les anciens, les remèdes consacrés, produit de l’expérience des générations, qui, pour avoir vécu avant nous, en savaient bien plus long.
Un voisin partit en quête d’une vieille sorcière, qui soignait les morsures de chiens et de serpents et les piqûres de scorpions. Une voisine amena un vieux chevrier presque aveugle, qui guérissait, par la vertu de sa salive, rien qu’en faisant des croix avec elle sur la chair malade.
Les décoctions d’herbes de la montagne et les croix faites avec la salive donnaient l’espoir d’une guérison immédiate, quand on vit le malade, qui était resté immobile et muet pendant quelques heures, fixer sur le sol un regard de stupeur, comme s’il sentait venir en lui je ne sais quoi d’étrange qui, avec une force de plus en plus grande, s’emparait peu à peu de tout son être. Bientôt une nouvelle crise jeta le doute dans l’esprit des femmes, qui discutèrent de nouveaux remèdes.