La fiancée vint avec ses grands yeux de vierge brune tout mouillés de larmes; et, s’avançant timidement tout près du malade, elle osa pour la première fois lui prendre la main, tout en rougissant de cette audace, sous son teint de cannelle. «Comment vas-tu!...» Et lui, si amoureux autrefois, se dérobait à cette tendre étreinte et, détournant les yeux pour ne pas voir sa bien-aimée, cherchait à se cacher, comme honteux de son état.
Et la mère pleurait. Reine des cieux! Il était très mal; il allait mourir!... Si du moins on pouvait savoir quel chien l’avait mordu, pour couper la langue à l’animal, et en faire un emplâtre d’une vertu miraculeuse, comme le conseillaient les gens d’expérience!...
*
* *
Sur la huerta sembla déchaînée la colère de Dieu. Des chiens en avaient mordu d’autres! et l’on ne savait plus distinguer ceux d’entre eux qui étaient contaminés. On les croyait tous enragés! Les enfants reclus dans les chaumières contemplaient, par la porte entre-bâillée, la vaste plaine avec des regards de terreur; les femmes allaient par les sentiers tortueux, en groupe compact, inquiètes, tremblantes, accélérant le pas aux premiers abois résonnant derrière les massifs de roseaux.
Les hommes se méfiaient de leurs chiens, s’ils les voyaient baver, haletants et tristes; et le lévrier, compagnon de chasse, le roquet aboyeur, gardien du logis, l’affreux mâtin qu’on attache à la charrette pour veiller sur elle en l’absence du maître, étaient mis en observation ou abattus froidement, derrière les murs de la basse-cour.
«Les voilà! les voilà!», criait-on, de chaumière en chaumière, pour annoncer le passage d’une troupe de chiens, qui, hurlants, affamés, la laine ou le poil souillé de boue, poursuivis jour et nuit dans une course sans trêve, avaient dans les yeux la folie des bêtes traquées. Un frisson semblait passer dans la huerta; les chaumières fermaient leurs portes, se hérissaient de fusils.
Les détonations partaient des massifs de roseaux, des champs aux herbes hautes, des fenêtres de chaumières, et quand les vagabonds, repoussés, harcelés de toutes parts, allaient vers la mer dans un galop frénétique, les douaniers, campés sur l’étroite bande de sable, les mettaient en joue et les accueillaient par une décharge: les chiens faisaient volte-face et, passant entre ceux qui les poursuivaient, le fusil à la main, laissaient plus d’un cadavre gisant au bord des canaux. Le soir, des coups de feu lointains dominaient les rumeurs de la plaine obscure. Toute forme se mouvant dans l’ombre attirait une balle; autour des chaumières les fusils répondaient aux sourds hurlements.
Les hommes avaient peur de leur mutuel effroi et se fuyaient.
A peine la nuit tombée, la huerta restait sans lumière, sans âme qui vive dans ses sentiers, comme si la mort eût pris possession de la plaine ténébreuse, verte et souriante aux heures de soleil. Une petite tache rouge, comme une larme de lumière, tremblait au milieu de cette obscurité: elle venait de la chaumière de Caldéra, où les femmes, assises autour de la lampe, soupiraient, attendant avec épouvante les cris stridents du malade, le claquement de ses dents, le bruit de ses muscles, se tordant sous les bras qui l’assujettissaient.
La mère se pendait au cou de ce furieux, qui faisait peur aux hommes. Ce n’était plus son enfant avec ses yeux exorbités, sa face livide, noirâtre, ses convulsions de bête martyrisée, sa langue qui émergeait parmi des bouillons d’écume, haletant d’une soif inextinguible. Il appelait la mort, avec des hurlements désespérés, se frappait la tête contre les murs, tentait de mordre; mais n’importe, c’était encore son fils, et elle ne le redoutait pas, comme les autres. La bouche menaçante s’arrêtait près du visage hâve, baigné de larmes: «Maman! maman!» Il la reconnaissait dans ses courts moments de lucidité. Elle ne devait pas le craindre; elle, jamais il ne la mordrait! Et comme s’il avait besoin d’une proie pour assouvir sa rage, il plantait ses dents dans la chair de ses bras, et s’acharnait, jusqu’à faire jaillir le sang.