Il donna à l’enfant un dernier baiser, et le laissa sur la paillasse.
—Adieu, mon mignon!
Mais, arrivé près de l’escalier, il entendit des pas. Dans le rectangle de lumière diffuse, découpé par la porte, se détacha la silhouette d’un colosse, le père du petit, tandis qu’une femme toute tremblante, criait d’une voix aiguë:
—Au voleur! au secours!
Magdalena tenta de fuir, s’élançant tête baissée pour se frayer un passage, mais brusquement il se sentit saisi par des mains de cyclope, accoutumé à battre le fer; et renversé sous une poussée formidable, il roula en bas de l’escalier.
Son visage gardait encore les traces des blessures qu’il s’était faites en heurtant les angles des marches, et des coups que lui octroyèrent libéralement les habitants furieux.
—Au total, monsieur, vol avec effraction; je ne sais combien d’années de bagne qui m’attendent... tout ça pour avoir été bon! Et pour comble de malheur, on ne me respecte pas ici, bien que je sois poursuivi pour un vol important. Tous savent que le coupable est Chamorra, que je n’ai plus revu... Et moi, ils me raillent et me traitent d’imbécile!
UN GENTILHOMME
A dix heures du soir, le comte de Sagreda arriva à son cercle, boulevard des Capucines. Les garçons accourus s’empressèrent de lui prendre sa canne, son huit-reflets, sa somptueuse fourrure, qui, en quittant ses épaules, laissa voir le plastron d’une blancheur immaculée, le gardénia fixé à la boutonnière, l’impeccable uniforme, blanc et noir, d’un luxe discret, du gentleman qui vient de dîner.
La nouvelle de sa ruine avait circulé déjà. Il avait fastueusement gaspillé sa fortune, qui, quinze ans avant, avait fait sensation à Paris, et maintenant était épuisée. Le comte vivait des restes de son opulence. Les garçons, qui s’agitaient autour de lui, n’ignoraient pas sa débâcle, mais la plus légère trace d’insolence ne troublait point l’eau incolore de leurs yeux. Un si noble seigneur! Il avait jeté son argent par les fenêtres en grand seigneur, avec tant de noblesse! C’était d’ailleurs un gentilhomme authentique, et non un de ces comtes polonais, que des femmes entretiennent, ni un de ces marquis italiens, qui finissent par tricher au jeu, ou bien l’un de ces boyards qui souvent sont au service de la police. C’était un gentilhomme, un grand d’Espagne, dont les aïeux figuraient dans le Romancero.