Le comte fit son entrée, le front haut, l’allure fière, saluant ses amis d’un sourire fin et léger, mélange de hauteur et de frivolité!

Il touchait à la quarantaine, mais il demeurait encore «le beau Sagreda» comme l’avaient baptisé jadis les amazones matineuses du Bois. Quelques fils blancs aux tempes, des rides à peine marquées au coin des paupières, révélaient la fatigue d’une existence trop fiévreuse. Mais les yeux étaient jeunes encore, ardents et mélancoliques à la fois: des yeux qui l’avaient fait surnommer le Maure par ses amis et ses maîtresses. Le vicomte de la Trémissinière, lauréat de l’Académie, l’appelait Velasquez à cause de son teint basané, légèrement verdâtre, de sa moustache noire et roide et de son regard grave.

Au cercle, on parlait de la ruine de Sagreda, avec une compassion discrète. Ce pauvre comte! Il ne lui restait donc plus rien à espérer: pas un héritage nouveau! pas même une millionnaire américaine, qui s’éprendrait de sa personne et de ses titres! Il fallait faire quelque chose pour le sauver.

Sagreda ne se faisait pas d’illusions sur son avenir. Il y avait beau temps que tous les parents, dont un testament opportun pouvait le remettre à flot, lui avaient rendu le service de quitter la scène du monde. Il n’avait plus en Espagne que de vagues cousins, de nobles personnages unis à lui par des liens historiques, plus que par l’affection familiale, et dont il ne devait guère attendre que de bons conseils, et des remontrances sur ses folles prodigalités. Tout était bien fini... Quinze ans de vie à grandes guides avaient consumé son riche patrimoine. Ses fermes d’Andalousie, avec leurs troupeaux de vaches et de juments, avaient changé de propriétaire, après avoir connu à peine leur maître fastueux, toujours absent. Puis coup sur coup avaient passé à des étrangers ses vastes champs de blé de la Castille, ses rizières de la huerta valencienne, ses métairies des provinces du Nord, tout le domaine princier des anciens comtes de Sagreda, sans compter les riches héritages de nombreuses tantes, célibataires et dévotes, et les legs considérables d’autres parents, morts de vieillesse dans leurs antiques manoirs.

Paris et d’élégantes villégiatures avaient dévoré en quelques années cette fortune accumulée par les siècles. Le souvenir de ses amours retentissantes avec deux actrices à la mode, le sourire nostalgique d’une douzaine de mondaines haut cotées, le renom déjà effacé de quelques duels, un certain prestige de joueur audacieux et impassible, une réputation de bretteur chevaleresque et intransigeant sur le point d’honneur, voilà tout ce qui restait «au beau Sagreda» depuis sa ruine.

Il vivait sur son nom, contractant de nouvelles dettes auprès de certains fournisseurs, qui, se souvenant d’autres crises semblables, comptaient sur son relèvement. Au pis-aller, il prendrait une résolution extrême. Il ne se tuerait pas, car des hommes comme lui ne se tuaient que pour des dettes de jeu ou d’honneur. Ses glorieux ancêtres avaient dû parfois des sommes énormes à de petites gens, sans pour cela songer au suicide. Quand ses créanciers lui fermeraient leur bourse, ou le menaceraient d’un scandale judiciaire, le comte de Sagreda aurait le courage de s’arracher à la douce vie parisienne. Il s’engagerait dans la Légion Étrangère, ou s’embarquerait pour l’Amérique conquise par ses aïeux qui avaient été soldats et colonisateurs. Cow-boy, il parcourrait à cheval les solitudes du Chili méridional, ou les plaines illimitées de la Patagonie.

Jusqu’à ce terme redouté, la triste vie d’expédients qui l’obligeait à mentir sans cesse, était encore son meilleur temps. Du dernier voyage qu’il avait fait en Espagne pour liquider les restes de son patrimoine, il était revenu avec une jeune fille de province, dont la tendresse, ardente et soumise, était faite d’admiration autant que d’amour.

Et quand il avait rencontré l’idéal de ses rêves, voilà que l’argent lui échappait pour toujours! C’était avec le malheur que l’amour s’asseyait à son foyer! Sagreda, déplorant sa fortune perdue, luttait maintenant, pour garder son fastueux train de maison. Il vivait toujours dans le même hôtel, sans diminuer ses dépenses, faisait à sa compagne d’aussi riches présents qu’aux maîtresses d’autrefois; et il éprouvait une satisfaction presque paternelle, devant la surprise enfantine et la joie naïve de l’humble jeune fille, étourdie par tout ce luxe.

Sagreda s’enfonçait de plus en plus... le sourire aux lèvres, satisfait de ce songe délicieux, qui allait être le dernier, et se prolongeait par miracle. La fortune, qui, dans ces derniers temps, avait été pour lui une marâtre, semblait maintenant lui venir en aide, comme apitoyée par sa nouvelle existence. Tous les soirs, après avoir dîné dans un restaurant à la mode avec sa compagne, il la laissait au théâtre, et se rendait à son cercle, l’unique lieu où la chance l’attendît.

Là il ne jouait pas gros jeu; il se contentait de simples parties d’écarté avec des amis intimes, compagnons de jeunesse, à qui leur immense fortune permettait de continuer la vie joyeuse, ou, qui, enlisés dans un mariage riche, gardaient du passé l’habitude de fréquenter les cercles distingués.