A peine le comte avait-il les cartes à la main, que la chance semblait s’asseoir à ses côtés. Et ses amis, sans se lasser de perdre, l’invitaient à faire une partie chaque soir: oh! il ne gagnait pas des sommes énormes! En général son gain était de dix à vingt-cinq louis; quelquefois même, il alla jusqu’à quarante; mais grâce à ces rentrées presque journalières, il pouvait subvenir aux frais de son existence seigneuriale, et conserver à son amie le bien-être dans l’amour, en même temps qu’il reprenait confiance. Qui sait ce que l’avenir lui réservait?

Apercevant dans une des salles le vicomte de la Trémissinière, Sagreda eut un sourire de défi amical.

—Une partie?

—Comme vous voudrez, cher Velasquez.

—Cinq francs les cent points, pour ne pas exagérer, car je suis sûr de vous gagner.

La partie s’engagea aussitôt, et la chance resta fidèle à Sagreda, qui ne cessait de gagner, en dépit des pires combinaisons, et même sans atouts. Que son jeu fût mauvais, celui du partenaire était pire. Déjà le comte avait devant lui vingt-cinq louis, lorsqu’un habitué, qui promenait son ennui de salle en salle, s’arrêta près des joueurs et parut s’intéresser à la partie. D’abord il se tint près de Sagreda, puis il alla se placer derrière le vicomte, qui parut gêné et agacé de sa présence.

—Mais c’est fou! s’écria tout à coup l’indiscret. Vous ne jouez pas votre jeu, vicomte. Vous écartez les atouts pour ne garder que les mauvaises cartes. Quelle sottise!

Il ne put en dire davantage. Sagreda abattit son jeu.

Il était d’une pâleur verdâtre. Ses yeux, démesurément ouverts, se fixèrent sur le vicomte, puis il se leva:

—J’ai compris, dit-il froidement. Permettez-moi de me retirer.