Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution, craignant de se heurter à des cailloux.
—Ave Maria purissima! criait au loin la voix rauque du veilleur de nuit. Onze heures! beau temps!
Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue. Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il, d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança, menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.
III
Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée. Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents, les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles, transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant d’huile jusqu’à la marmaille.
La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes; d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles, dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala, vieille servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et, s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol, comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar, clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.
Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se suçant le doigt d’un air gourmand.
La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin et prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni, qui, lui aussi, était de la fête...
Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle, le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants de perles, que l’autre était si fière de porter autrefois!
Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa: