Contracter des dettes, c’était bien. Les dettes ne déshonoraient pas un gentilhomme. Mais recevoir une aumône!... Dans ses heures sombres, il n’avait jamais frissonné à l’idée d’inspirer du mépris par sa ruine, de se voir délaissé par ses amis, de se perdre dans les bas-fonds de la société. Mais être un objet de pitié!...
Comédie inutile. Les intimes qui lui souriaient comme autrefois, avaient percé le secret de son indigence, et ils s’entendaient pour lui faire la charité à tour de rôle, en feignant de jouer avec lui. La cruelle vérité était connue de tous ses anciens amis, et même des garçons du cercle, qui, sur son passage, s’inclinaient par habitude. Et lui, pauvre dupe, il allait par le monde, avec ses airs de gentilhomme, se drapant avec solennité dans sa grandeur évanouie, comme le cadavre du Cid, qui, après sa mort, prétendait gagner des batailles, hissé sur son cheval de guerre.
Adieu, comte de Sagreda! L’héritier des vice-rois et des gouverneurs de province, pouvait être un soldat anonyme dans une légion de désespérés et de bandits; il pouvait être un aventurier dans des terres vierges, et tuer pour vivre; il pouvait voir sans trembler le naufrage de son nom glorieux, à la barre d’un tribunal... mais vivre de la pitié de ses amis!...
Adieu, ses dernières illusions! Le comte avait oublié l’amie qui l’attendait dans un restaurant de nuit. Il ne se souvenait plus d’elle! C’était comme s’il ne l’avait jamais vue, comme si elle n’avait jamais existé. Tout ce qui embellissait sa vie quelques heures auparavant, était à jamais effacé. Il marchait, seul avec son déshonneur... toujours plus vite, comme s’il savait maintenant où il allait. Dans son trouble, il murmura ironiquement, sans en avoir conscience, comme s’il s’adressait à quelqu’un marchant derrière lui:
—Mille fois merci! mile fois merci!
A l’aube, deux coups de feu mirent en émoi les gens couchés dans un hôtel voisin de la gare Saint-Lazare, une de ces maisons mal famées qui offrent un abri commode aux amours ébauchées dans la rue. Les garçons trouvèrent, dans une chambre, un homme en habit de soirée, gisant sur le tapis usé, le crâne fracassé. Il y avait encore de la vie dans ses yeux, d’un noir mat. Mais on n’y lisait point le doux souvenir de sa compagne aimée. Sa dernière pensée, interrompue par la mort, avait été pour l’amitié, terrible dans sa compassion; pour l’offense que lui avait faite une pitié fraternelle, mais frivole dans sa générosité!
LE DERNIER LION DE VALENCE
L’honorable corporation des tanneurs venait à peine de se réunir dans la chapelle, voisine des tours de Serranos, quand Maître Vicente demanda la parole. C’était le plus ancien corroyeur du pays. Nombre de maîtres-tanneurs, au temps où ils n’étaient qu’apprentis, l’avaient déjà connu, tel qu’il était encore: très maigre, la moustache blanche en brosse, la figure ravinée, l’œil agressif. Il était le dernier survivant de ces tanneurs qui avaient été la gloire de Valence. Le progrès avait perverti les petits-fils de ses anciens compagnons. Sans doute, ils avaient d’immenses usines, avec des centaines d’ouvriers; mais que ces messieurs feraient piteuse mine, s’ils avaient à préparer une peau, avec leurs mains molles de grands industriels! Lui seul méritait ce nom de tanneur, car il travaillait tous les jours dans sa masure, voisine de l’hôtel de la corporation, maître et ouvrier à la fois, aidé seulement par ses fils et par ses petits-fils pour ouvriers. C’était l’atelier familial du bon vieux temps, où l’on ne connaissait ni les menaces de grèves, ni les querelles à propos des salaires.
Les siècles avaient élevé le niveau de la rue, et converti en cave obscure la tannerie de Maître Vicente. La porte s’était raccourcie et avait à peine la hauteur d’une fenêtre. Cinq marches descendaient dans l’humide rez-de-chaussée. En haut, près d’une voûte ogivale, vestige de l’ancienne Valence, les peaux, mises à sécher, flottaient comme des bannières. Le bonhomme n’aimait pas les modernes corroyeurs, qui trônaient dans leurs bureaux de riches industriels. A coup sûr, ils avaient honte de lui, lorsque, à l’heure du déjeuner, ils le voyaient dans sa ruelle, se chauffer au soleil, jambes et bras nus, montrant ses membres maigres, teints en rouge, fier de sa robuste vieillesse, qui lui permettait de s’escrimer, tout le jour, sur les peaux qu’il tannait.
Valence se disposait alors à fêter le centenaire d’un de ses saints les plus illustres. Les tanneurs, comme les autres, faisaient leurs préparatifs.