Avec l’autorité que lui conférait son âge, Maître Vicente imposa ses idées. Les tanneurs, à son avis, devaient rester fidèles à leurs traditions. Toutes les gloires de leur passé, remisées dans la chapelle, devaient figurer dans la procession. C’était le moment de les exhumer, tonnerre! Le regard du vieux maître, parcourant la chapelle, semblait caresser les reliques de la corporation: tambours moresques du xviᵉ siècle, grands comme des jarres; fanal énorme en bois sculpté pris à la poupe d’une galère; bannière de soie rouge, aux broderies d’or, verdies par le temps. Il fallait que tout parût au grand jour, tout, jusqu’au fameux lion des tanneurs.
Les jeunes poussèrent des éclats de rire impies. Quoi! le lion aussi?—Oui, le lion!—Aux yeux de Maître Vicente, la corporation se déshonorait en oubliant le fauve glorieux. Les romances anciennes, les relations des fêtes, gardées dans les archives de la cité, tout parlait du lion!... C’était une gloire aussi vénérable que le puits de saint Vincent. Notre homme devinait pourquoi les jeunes résistaient. Ils craignaient d’être chargés de jouer le lion. Lui, malgré le poids de ses soixante-dix ans, il réclamait cet honneur, qui d’ailleurs lui revenait de droit. Son père, son aïeul, la foule de ses ancêtres, tous avaient joué le rôle du lion. Il se sentait capable de se battre avec quiconque lui disputerait cet honneur, traditionnel dans sa famille.
Avec quel enthousiasme, le vieux Maître contait l’histoire du lion et des héroïques tanneurs! Un jour, les Barbaresques de Bougie avaient débarqué à Torreblanca, au delà de Castellon, et pillé l’église, emportant l’ostensoir. Ceci se passait peu de temps avant la naissance de Saint Vicente Ferrer. Le peuple, qu’émouvaient à peine les fréquentes incursions des pirates, et qui considérait comme un malheur inévitable le rapt des jeunes filles pâles, aux grands yeux noirs, et des petits garçons robustes destinés au harem, poussa de longs cris de douleur, à la nouvelle de ce sacrilège.
Les églises de Valence se couvrirent de draperies noires. Les gens erraient par les rues, hurlant de désespoir, et se donnant de grands coups de discipline. Que feraient ces chiens de l’hostie consacrée? Qu’adviendrait-il du pauvre ostensoir sans défense? Alors les tanneurs entrèrent en scène. L’ostensoir n’était-il à Bougie? Eh! bien; en route pour Bougie! Ils raisonnaient en héros, accoutumés à tanner tous les jours le cuir, et ne voyaient aucun inconvénient à tanner celui des mécréants! Ils armèrent à leurs frais une galère, et toute la ville suivit leur exemple.
Le gouverneur de Valence, appelé le grand Justicier, quitta sa robe rouge pour se couvrir de fer, de pied en cap. Les conseillers, quittant la Chambre Dorée, apparurent, bardés d’écailles, aussi brillantes que celles des poissons du golfe. Les cent arbalétriers de la Plume, escorte du grand Justicier, la Sainte Vierge, remplirent leurs carquois de flèches. Les Juifs du faubourg de la Xedrea firent de magnifiques affaires, en vendant leur vieille ferraille: lances, épées émoussées, ébréchées, corselets rouillés...
Les galères de Valence mirent à la voile, accompagnées de dauphins, qui se jouaient dans l’écume soulevée par leurs proues. A leur approche, les Maures, épouvantés, se repentirent de leur sacrilège, bien que ce fussent des chiens sans entrailles! Au dire de Maître Vicente, le combat dura plusieurs jours. Des renforts arrivaient sans cesse à l’ennemi; mais les pieux et braves Valenciens ne cessaient de les exterminer. Comme ils commençaient à se sentir las à force de pourfendre ces maudits, voici que d’une montagne voisine, descendit un lion, marchant sur ses pattes de derrière, et portant très respectueusement, avec celles de devant, l’ostensoir volé à Torreblanca. Il le remit, en grande cérémonie, à un tanneur, à coup sûr un ancêtre de Maître Vicente: voilà pourquoi, pendant des siècles, sa famille eut l’honneur de jouer le rôle de l’aimable fauve dans les processions de Valence.
Le lion secoua ensuite sa crinière, rugit, et, à coups de griffes par-ci, à coups de dents par-là, dispersa en un instant toute cette canaille.
Les Valenciens se rembarquèrent, emportant l’ostensoir comme un trophée. Le syndic des tanneurs, saluant le lion, lui offrit courtoisement l’hôtel de la corporation, près des tours de Serranos. Merci bien! l’animal était accoutumé au soleil de l’Afrique, et craignait les changements de température... Il retourna au désert.
Mais les tanneurs n’étaient pas des ingrats! Pour perpétuer le souvenir de leur ami à crinière, qu’ils avaient de l’autre côté de la mer, dans toutes les fêtes de Valence, on promenait la bannière de la corporation; derrière elle marchait à la suite, au son des tambours, un aïeul de Maître Vicente, tout couvert de peau, avec un masque, qui était «le portrait vivant» du vénérable lion, et qui portait un ostensoir de bois entre les mains.
Si des gens sans foi ni loi osaient taxer de fable cette histoire, Maître Vicente s’indignait. C’était jalousie pure, mauvais vouloir des autres métiers, dont le passé n’offrait point de page aussi glorieuse. Les preuves d’authenticité ne manquaient pas, c’étaient dans la chapelle de la corporation, le fanal pris à la poupe de la galère, les grands tambours moresques, la glorieuse bannière, et les peaux teigneuses dont tous les aïeux de Maître Vicente s’étaient affublés pour jouer le rôle du lion! Oubliées maintenant derrière l’autel de la chapelle sous les toiles d’araignées et sous la poussière, elles n’étaient pas moins authentiques que la tour de la cathédrale de la ville appelée «Miguelete».