La procession se célébra un après-midi de juin. Les fils, les brus et les petits-fils de Maître Vicente l’aidèrent à se déguiser en lion, suant sang et eau, et suffoqués rien qu’au contact de ces vieilles laines rougeâtres: «Papa, vous allez étouffer là-dedans!»—«Grand-père, vous allez fondre là-dessous!» Insensible aux remontrances, Vicente songeait à ses aïeux! Il secouait avec orgueil la crinière mitée; il essayait le masque horrifique dont la gueule avait une certaine ressemblance avec les mâchoires de la bête féroce.

Ce fut un après-midi triomphal: les rues étaient combles, les balcons ornés de tapisseries, au-dessus desquelles brillaient des files d’ombrelles multicolores, qui abritaient du soleil les jolis visages... Le sol était couvert de branches de myrte, tapis vert et odorant, dont les parfums faisaient se dilater les poumons.

Les porte-bannières ouvraient la marche, avec leurs barbes de filasse, leurs couronnes murales, leurs dalmatiques rayées. Ils portaient haut les étendards Valenciens où se détachaient d’énormes chauves-souris, et des L. L. majuscules, non moins gigantesques, près de l’écu. Ensuite, différents cortèges, pastoureaux de Bethléem, catalans et majorquins, trottaient au son des musettes rustiques. Des nains, aux caboches monstrueuses, jouaient avec les castagnettes une marche mauresque. Enfin, le Géant de carton de la Fête-Dieu, les bannières des corps de métier; file interminable d’étendards rouges, déteints par les années, si hauts qu’ils dépassaient le premier étage des maisons.

Plan! rataplan! voici les tambours des tanneurs, instruments d’une sonorité barbare, si volumineux que leur poids forçait leurs porteurs à marcher tout courbés. Ils retentissaient, rauques, menaçants, sauvages, comme s’ils marquaient encore le pas des régiments révolutionnaires de la Fraternité, marchant contre le lieutenant de Charles-Quint, Jean d’Aragon, duc de Ségorbe, celui dont Victor Hugo a fait son Hernani... Plan! rataplan!... On se bousculait pour mieux voir le défilé, avec des cris, des éclats de rires. Qu’était-ce que cela? Un singe?... un sauvage?... Hélas! la foi dans le passé excitait l’hilarité. Les jeunes tanneurs, la poitrine nue, en manches de chemise, se chargeaient, à tour de rôle, de la lourde bannière qu’ils soutenaient avec une adresse d’équilibristes, sur le plat de la main ou avec les dents, au rythme des tambours.

Puis s’avançait ensuite le lion, d’un pas majestueux, faisant la révérence à droite, et à gauche, presque en même temps, agitant l’ostensoir de bois comme un éventail, ainsi qu’il convenait à un animal courtois et bien élevé, sachant le respect dû au public.

Les paysans, accourus à la fête, ouvraient de grands yeux étonnés; les mères le désignaient du doigt aux enfants, qui, effarés, s’attachaient à leurs cous, et se cachaient la tête pour pleurer à chaudes larmes.

Dans les haltes, le lion repoussait, avec ses pattes de derrière, la nuée de garnements qui tentaient d’arracher quelques mèches à sa crinière rogneuse. Parfois il regardait les balcons et saluait galamment avec l’ostensoir, les jolies filles qui riaient du mufle grotesque.

Les public s’éventait pour goûter un peu de fraîcheur momentanée, dans cet air brûlant! Les marchands d’orgeat se faufilaient dans la foule en vociférant, appelés de toutes parts, et ne sachant où donner de la tête. Les porteurs de la bannière et les tambourineurs s’épongeaient aux portes de toutes les buvettes, et parfois finissaient par y entrer.

Mais le lion demeurait toujours à son poste! Le carton de ses mâchoires s’amollissait. L’animal cheminait maintenant avec quelque indolence, appuyant l’ostensoir sur la laine qui couvrait son ventre, sans avoir la moindre envie désormais de faire la révérence au public.

Les compagnons s’approchaient de lui d’un air railleur.