Aux heures d’ardent soleil, pendant que le vieillard reposait, la Borda allait de-ci de-là, admirant les beautés de sa famille, qui s’était mise en habits de fête pour célébrer la saison. Quel beau printemps! Sans doute le Bon Dieu quittait les hauteurs, pour se rapprocher de la terre.

Les lis de satin blanc se dressaient, un peu languissants, comme les demoiselles en toilette de bal que la pauvre Borda avait admirées maintes fois dans des images. Les camélias couleur de chair faisaient penser à de tièdes nudités, à de grandes dames indolemment étendues... Les violettes, avec coquetterie, se cachaient parmi les feuilles pour se révéler par leur parfum. Les marguerites jaunes se détachaient comme des boutons d’or mat; les œillets, telle une avalanche révolutionnaire de bonnets rouges, couvraient les plates-bandes, et donnaient l’assaut aux sentiers. En haut, les magnolias balançaient leurs coupes blanches, comme des encensoirs d’ivoire, exhalant un encens plus suave que celui des églises. Les pensées, malicieux lutins, avançant hors du feuillage leur bonnet de velours violet et leur frimousse barbue, semblaient dire à la jeune fille en clignant de l’œil:

—Borda, ma petite Borda, nous sommes en train de cuire. Au nom de Dieu! un peu d’eau...

Oui, elles disaient cela; Borda les entendait, non des oreilles, mais des yeux: et, bien qu’elle eût les os brisés de fatigue, elle courait au canal remplir l’arrosoir, et baptisait ces friponnes, qui, sous la douche, la saluaient avec reconnaissance.

Ses mains tremblaient souvent, en coupant les tiges des fleurs. Elle eût préféré les laisser sécher sur place; mais il fallait gagner de l’argent et pour cela remplir les paniers qu’on envoyait à Madrid.

Elle portait envie à ces voyageuses. Madrid!... comment-était-ce?... Elle voyait une ville féerique, avec des palais somptueux comme ceux des contes, de brillants salons de porcelaine, où des glaces reflétaient des milliers de lumières, de belles dames, étalant la beauté de ses fleurs. Telle était la vivacité de cette évocation, qu’elle croyait avoir vu tout cela dans d’autres temps, avant sa naissance.

Dans ce Madrid était le jeune Monsieur, le fils du propriétaire, avec lequel elle avait joué bien souvent, quand elle était petite, et dont, toute honteuse, elle avait fui la présence, l’été précédent, lorsque devenu un élégant jeune homme, il avait visité le domaine. Oh! les doux souvenirs! Elle rougissait en songeant aux heures qu’ils passaient tous deux, dans leur enfance, assis sur une berge, à entendre conter l’histoire de Cendrillon, la jeune fille méprisée, transformée soudain en élégante princesse.

L’éternelle chimère des enfants abandonnées venait alors lui caresser le front de ses ailes d’or. Elle voyait s’arrêter un superbe attelage à la porte du jardin; comme dans les légendes, une belle dame l’appelait: «Ma fille!... enfin je te retrouve!» Et puis elle avait de magnifiques robes et un palais pour maison; enfin, comme il n’y a pas à toute heure de princes à marier elle se contentait modestement d’épouser le «jeune Monsieur.»

Qui sait?... Mais au plus fort de ses rêves, la réalité venait l’éveiller sous la forme brutale d’une motte de terre lancée par le vieux Tofol qui en même temps lui criait d’une voix rude:

—Allons vite! c’est l’heure.