Et la voilà de nouveau à travailler, à tourmenter la terre qui, pour toute plainte, se couvrait de fleurs.

Le soleil chauffait à blanc le jardin, jusqu’à faire éclater les écorces des arbres! Dans les tièdes matinées, les travailleurs suaient au labeur comme en plein midi; et pourtant la Borda était de plus en plus maigre, et sa toux s’aggravait.

La couleur et la vie, semblaient volées à son visage languissant par les fleurs qu’elle baisait avec une indicible tristesse.

Personne n’eut l’idée d’appeler le médecin. A quoi bon? Les médecins se font payer cher, et le père Tofol n’avait pas confiance en eux. Les animaux sont moins savants que les hommes, ils ne connaissent ni les médecins ni les drogues, et pourtant ils ne s’en portent pas plus mal.

Un matin, au marché, les compagnes de la Borda chuchotaient en la regardant avec commisération. Son oreille fine de malade entendit tout... Elle tomberait à la chute des feuilles.

Ces paroles devinrent pour elle une obsession. «Mourir!» Soit! elle se résignait! Elle regrettait seulement le pauvre vieux qui resterait sans aide. Mais qu’elle mourût au moins comme sa mère adoptive, au milieu du printemps, lorsque le jardin, dans un joyeux délire, se pare de ses couleurs les plus éclatantes, et non dans la saison où la terre se dépeuple, où les arbres ressemblent à des balais, où les fleurs ternes de l’hiver se dressent tristement dans les plates-bandes.

A la chute des feuilles!... Elle abhorrait les arbres dont les branches se dénudaient comme des squelettes à l’automne. Elle les fuyait comme si leur ombre était malfaisante. En revanche elle adorait un palmier que les moines avaient planté au dernier siècle: svelte géant, dont la tête était couronnée de grandes palmes éternelles, retombant comme un jet d’eau. Elle soupçonnait bien qu’elle concevait peut-être des espérances folles. Mais l’amour du merveilleux les nourrissait; comme celui qui cherche la guérison au pied d’une statue miraculeuse, la pauvre Borda aimait à se reposer au pied du palmier dont les feuilles aiguës la protégeaient, croyait-elle, de leur ombre.

Ce fut ainsi qu’elle passa le printemps: elle vit, sous le soleil qui ne la réchauffait pas, fumer le sol, comme si de ses entrailles allait surgir un volcan. Ce fut là que la surprirent les premiers vents d’automne, roulant les feuilles sèches. Elle était de plus en plus maigre et triste; elle avait l’ouïe tellement fine, qu’elle entendait les sons les plus lointains. Les papillons blancs, qui voletaient autour de sa tête, collaient leurs ailes à la sueur froide de son front, comme s’ils voulaient l’entraîner dans d’autres mondes, où les fleurs naissent d’elles-mêmes, sans dérober pour former leurs couleurs et leurs parfums, un peu de la vie de celui qui prend soin d’elles.

.........................

Les pluies de l’hiver suivant ne mouillèrent plus la Borda. Elles tombèrent sur l’échine courbée du vieux Tofol, qui était là comme toujours, la pioche en main, les yeux fixés sur le sillon.