Il accomplissait son destin avec l’indifférence et le courage d’un soldat discipliné de la misère. Il lui fallait travailler, travailler beaucoup, pour qu’il eût toujours de quoi remplir sa casserole de riz et payer son loyer!
Il était seul... La petite avait suivi sa mère. La seule chose qui restât au vieillard, c’était cette terre perfide,—ce vampire qui «suçait» la vie des personnes, et qui finirait par avoir raison de lui,—toujours fleurie, parfumée et féconde, comme si elle n’avait point senti passer la mort! Pas même un rosier n’avait séché pour accompagner la pauvre Borda dans son dernier voyage.
Tofol, à soixante-dix ans, devait faire le travail de deux; il n’en remuait la terre qu’avec plus de ténacité sans lever la tête, insensible à la beauté perfide qui l’entourait;—car il savait qu’elle était le prix de sa servitude,—animé uniquement par le désir de bien vendre les charmes de la nature, et coupant les fleurs avec la même indifférence que s’il eût fauché de l’herbe!
A LA PORTE DU CIEL[R]
Assis sur le seuil du cabaret, le père Beseroles d’Alboraya, traçait avec sa faux des raies sur le sol, en regardant du coin de l’œil les gens de Valence qui, autour de la petite table en zinc, buvaient à la régalade et fourraient la main dans l’assiette remplie de boudins marinés.
Tous les jours, il sortait de chez lui avec l’intention de travailler dans les champs, mais tous les jours le diable lui faisait rencontrer quelque ami au cabaret du Ratat, et de rasade en rasade, il s’oubliait là, jusqu’à midi, ou même jusqu’à la tombée de la nuit.
Il se tenait là accroupi, avec la désinvolture d’un vieux client, et il cherchait à lier conversation avec les étrangers, espérant qu’ils l’inviteraient à boire un coup, sans préjudice des autres politesses qu’on se fait entre gens distingués.
A part son peu de goût pour le travail et son amour du cabaret, le vieux n’était pas sans mérite. Ce qu’il savait de choses!... Et quel répertoire de contes! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait Beseroles:[S] il ne tombait pas un bout de journal entre ses mains, qu’il ne le lût du commencement jusqu’à la fin, en épelant les mots, lettre par lettre.
Les gens éclataient de rire, en écoutant ses histoires, surtout celles où figuraient des aumôniers et des nonnes; et le Ratât, derrière son comptoir, riait aussi, content de voir que ses clients, pour fêter les récits, faisaient souvent ouvrir les robinets.
Un jour, des gens de Valence lui ayant offert à boire, il cherchait à les payer d’un conte, lorsqu’il entendit l’un d’eux parler des moines. Alors il se hâta de dire: