Il venait à cheval derrière Hélène, qui ne s’occupait pas de lui le moins du monde. Elle semblait pourtant se souvenir de sa présence si Canterac devenait trop pressant, s’il tendait la main pour saisir la sienne ou pour se permettre sournoisement d’autres privautés.

—Moreno, ordonnait la marquise, avancez et placez-vous à ma gauche pour que le capitaine garde sa distance. Je n’aime pas les militaires, ils sont trop hardis.

Tous trois s’arrêtèrent de causer pour considérer Manos Duras qui demeurait immobile au bord du chemin. Moreno prononça le nom du gaucho, et Hélène ressentit une telle curiosité qu’elle se décida à lui parler.

—C’est vous le fameux Manos Duras, de qui on m’a dit tant de choses?

Le rude cavalier semblait troublé par les paroles et le sourire de la dame. Il commença par ôter respectueusement son chapeau «comme devant une image sainte» pensa Moreno. Puis il dit avec l’air théâtral qui chez lui était naturel:

—Vous avez devant vous ce misérable, madame, et voici le plus beau moment de ma vie.

Le gaucho la regardait avec des yeux brûlants d’adoration et de désir; elle sourit, heureuse de cet hommage barbare.

Canterac trouvait cette conversation ridicule; avec des gestes d’impatience et des murmures de protestation, il indiquait qu’il entendait poursuivre sa route; elle ne voulut pas l’écouter et continua de parler en souriant à ce gaucho qui l’intéressait.

—Il court sur votre compte des histoires terribles. Sont-elles vraies? Combien de gens avez-vous tués?

—Pure calomnie, madame! répondit Manos Duras en la regardant fixement. Mais, si vous me le demandez, je tuerai tous les jours qui vous voudrez.