—Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.

Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui demanda avec sollicitude:

—Es-tu riche?

—Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas, dans ce désert où l’on dépense peu.

Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en considérant le luxueux mobilier de la pièce.

—Tu es riche, toi, à ce que je vois.

Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de son ami parurent éveiller sa tristesse.

—Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles, mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années, j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?

Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:

—Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors une exigence assez brillante mais fort coûteuse.