—Vous êtes très savant, don Roque, mais pour ce qui est des drapeaux, je connais mon affaire mieux que personne. D’abord, au-dessus de tous les autres il faut placer celui de l’Argentine; puis à sa droite, sans discussion possible, celui de l’Espagne. C’est nous qui venons après les Argentins dans ce pays. Oui, vous savez bien, Isabelle la Catholique, et Solis et don Pedro de Mendoza et don Juan de Garay... Il citait au hasard, encore, des noms de navigateurs et de conquérants. Et maintenant Fritérini, mio caro, place les autres drapeaux à ton idée car nous sommes tous égaux et cette terre comme dit don Manuel est la terre de tous.
En été les mouches envahissaient la salle du bar. Elles tombaient dans les verres, pénétraient dans les bouches, les narines et les oreilles. Elles se laissaient tuer, mais il y en avait tant que les clients lassés renonçaient à les chasser et se contentaient de cracher ou de souffler quand elles se glissaient dans leur bouche ou leurs oreilles. Des cloisons de bois ou de planches surgissaient aussi des insectes sanguinaires qui perforaient les épidermes et suçaient le sang de l’homme.
En hiver, toutes les portes étaient fermées et l’atmosphère épaisse du cabaret était chargée d’odeurs de tabac, de genièvre, de vin âcre, de linge mouillé et de cuir de souliers. Les règles commerciales les plus illogiques guidaient la marche de l’établissement. Il n’y avait presque pas de chaises dans la salle. Les guitaristes reposaient leur fondement sur des crânes de chevaux et une partie des clients s’asseyaient sur le sol quand la fatigue les prenait; cependant derrière le comptoir, les files de bouteilles de champagne étaient renouvelées sur les étagères chaque semaine.
Les soirs de paie, les ouvriers sans famille instauraient des orgies babyloniennes. Ils arrosaient les boîtes de sardines et de foie gras avec des bouteilles de Pommery-Greno; toute la nuit le whisky et le gin déliaient les langues.
Du reste le pain manquait et il fallait ronger du biscuit dans la semaine. On parlait beaucoup du chemin de fer et on faisait des paris sur le jour où les trains s’arrêteraient enfin régulièrement à la Presa. Dans l’ancien monde les voies ferrées étaient établies entre les villes déjà construites; mais dans ce monde nouveau on lançait d’abord les rails à travers le désert; puis, de cinquante en cinquante kilomètres, on créait une station autour de laquelle un village se développait.
—Pourquoi n’y aurait-il pas une station ici, à la Presa, où nous sommes plus de mille habitants? clamait Antonio Gonzalez, le patron du cabaret. Par contre le train s’arrête à des endroits où il n’y a qu’un cheval attaché à un poteau pour attendre la correspondance. Nous devrions envoyer une délégation à Buenos-Ayres.
Certains groupes causaient à part, sans paraître intéressés par le bal ni par les femmes attachées à l’établissement.
Les défricheurs parlaient de l’alpataco, cet odieux arbuste du pays dont la tête broussailleuse n’atteint qu’une faible hauteur mais qui pousse dans le sol des racines longues parfois de trente mètres. Son bois était dur comme du bronze et faisait rebondir les haches quand il ne les brisait pas. Pour arracher un de ces arbustes il fallait plusieurs hommes et un jour de travail; si les défricheurs qui le rencontraient travaillaient à forfait, ils avaient un fier sujet de jurer et de se lamenter.
Le garçon qui portait le surnom de Fritérini était un jeune homme pâle aux cheveux rejetés en arrière, aux yeux fiévreux; lorsqu’il avait fini de servir les clients, il s’approchait d’une table occupée par quelques ouvriers espagnols et il leur décrivait les beautés de sa ville natale dans un langage d’Italien arrivé depuis deux ans seulement dans le pays.
—Je ne dis pas que qué Brescia sia une grande cita: questo no; ma, quand c’est le soir, les jeunes gens ils vont avec la mandoline faire des serenatas, et chacun a son amore... Oh! plus beau qu’ici... Ah! Brescia!