Pirovani approuva avec véhémence.

—Nous le ferons; le Français a raison... c’est la première fois depuis longtemps que je suis d’accord avec lui.

X

Quelques mois après le début des travaux à la Presa, les habitants des diverses colonies établies au bord du Rio Negro se mirent à parler avec admiration du nouveau bar du Gallego et le proclamèrent le plus bel établissement de la région. Le propriétaire avait apporté à l’intérieur des améliorations nouvelles aussi instructives qu’intéressantes.

Parmi les premiers ouvriers venus à la Presa se trouvait un Anglais qui pendant ses années d’aventures avait poussé jusqu’au centre sauvage du Paraguay; il en avait rapporté comme uniques bénéfices quatres caïmans empaillés et un boa de plusieurs mètres dont les indigènes avaient bourré le ventre avec des herbes. Il était mort du delirium tremens, quelques semaines après son arrivée, et l’honorable cabaretier, son créancier, s’était emparé des animaux pour en décorer le plafond de sa boutique. En réalité Antonio Gonzalez regardait avec une appréhension héréditaire l’énorme reptile, mais ces ornements d’un nouveau genre plaisaient aux plus notoires ivrognes du pays. Couvert de mouches, le serpent s’étendait au milieu du plafond et les quatre caïmans se balançaient aux quatre coins, montrant au public leurs ventres jaunes et la plante de leurs pattes. On accourait d’abord pour admirer ces objets insolites. Cependant, la première curiosité passée, le patron du cabaret remarqua que cette décoration n’était pas du goût de tous ses clients. Les Italiens et les Andalous auraient à la rigueur consenti à boire sous la panse jaunâtre des caïmans, mais ils n’osaient plus lever la tête pour vider leur verre de peur d’apercevoir la forme sinistre de l’énorme serpent rongé de mouches. Les plus audacieux ne se décidaient cependant à entrer, que s’ils avaient fermé la main droite, et avancé comme des cornes l’index et l’auriculaire tout en murmurant «Lagarto! Lagarto!» pour conjurer le mauvais sort.

Le Gallego se sacrifia une fois de plus. Le boa fut décroché et vendu à un cabaretier de Buenos-Ayres et seuls les quatre caïmans continuèrent à se balancer au plafond comme des lampes funéraires éteintes.

L’intérieur du cabaret était orné d’une infinité de drapeaux, destinés à flotter tous sur le toit aux jours de fête. Il y avait là, revendiqués par les ouvriers des divers pays du globe, tous les rectangles de couleur que les hommes ont inventés pour se séparer de leurs semblables. Antonio Gonzalez les admettait tous: celui de l’Irlande libre aussi bien que celui de la République sioniste. Il avait eu cependant une sérieuse discussion avec certains compatriotes natifs de Barcelone, qui avaient voulu lui imposer le drapeau catalan.

—Je l’accepte, disait-il avec une solennité diplomatique. Je ne discute que ses dimensions.

Il arrêta enfin qu’il resterait quatre fois plus petit que le drapeau espagnol.

Les jours de fêtes patriotiques il pavoisait sa maison avec l’aide de Fritérini et il donnait des explications au commissaire, seul représentant de l’autorité.