—Voyons, gringuito, je vous dis qu’il va tomber. Regardez donc mieux.

Elle ne consentit à reconnaître son erreur et ne lui permit de se relever que lorsque l’autre eut tourné bride. Hélène avait deviné le stratagème et compris les gestes hostiles: elle s’éloigna, piquée.

Les trois cavaliers entrèrent dans la rue centrale du campement un peu après le coucher du soleil. Devant la maison de Pirovani, qu’elle considérait déjà comme la sienne, la marquise descendit de cheval en s’appuyant sur Moreno, car l’Espagnol avait devancé l’autre pour jouir de son agréable contact.

Le Français salua avec une raideur militaire et s’éloigna tandis qu’Hélène entrait dans la maison. Un jour perdu! Il était furieux contre lui-même et contre les autres.

Pirovani parut à l’entrée d’une rue et voyant que Moreno se dirigeait vers son logement il courut à sa rencontre. Il désirait ardemment connaître les péripéties de cette excursion où il n’avait pas été invité. Naïf comme le sont les jaloux il craignait que pendant cette courte promenade Canterac ait pris une grande avance sur lui. Il sourit avec une joie puérile quand l’employé lui raconta comment «madame la marquise» lui avait demandé de se placer entre elle et l’ingénieur français pour le tenir à distance.

—Oh! je sais bien qu’elle ne peut le souffrir, dit l’Italien, j’en ai la preuve... Mais comme il dirige les travaux et rend parfois service à Robledo et à son mari, elle n’a pas osé dire ce qu’elle pense de lui.

Un nuage passa sur son bonheur lorsque Moreno lui parla de leur rencontre avec Manos Duras et de l’amicale conversation du gaucho et de la marquise.

De cela surtout, l’entrepreneur fut scandalisé.

—Nous sommes forcés de vivre ici comme des égaux, parce que nous sommes tous reclus dans le même désert, dit-il avec indignation. Un beau jour ce gaucho voleur se croira en droit d’assister tout comme nous aux réunions du soir chez la marquise. C’est inouï!

—Le capitaine, ajouta Moreno, demande qu’on n’achète plus de viande à Manos Duras et qu’on n’accepte aucune des affaires qu’il pourrait proposer. Mais c’est vous, plutôt que lui, qui pourrez décider la chose.