Tandis que les trois cavaliers s’éloignaient, Manos Duras demeura immobile près du chemin. Il voulait voir cette femme quelques moments encore. Il avait sur le visage une expression grave et pensive, comme s’il pressentait que cette rencontre allait influer sur son existence. Mais lorsque Hélène eût disparu avec ses compagnons derrière un monticule de sable, le gaucho, que sa présence n’éblouissait plus eut un sourire cynique. Des images lascives défilèrent dans sa pensée, chassèrent ses hésitations et lui rendirent son audace coutumière.
—Pourquoi pas? se dit-il. Elle est toute pareille à celles qui dansent au bar du Gallego. Toutes sont des femmes.
La marquise et ses compagnons continuèrent leur promenade au bord du fleuve. Soudain elle se souleva un peu de sa selle pour voir plus loin.
Dans une prairie que des saules bas bordaient du côté du fleuve, on voyait deux chevaux sellés en liberté.
Un homme et un jeune garçon avaient mis pied à terre et semblaient s’amuser à lancer très haut le lasso. C’était un lasso de corde, léger et facile à manier, mais moins solide que le lasso de cuir qu’employaient les cavaliers du pays.
Son instinct de femme plutôt que ses yeux permit à Hélène de reconnaître le jeune garçon.
C’était la Fleur du Rio Negro qui apprenait à Watson à manier le lasso et qui s’amusait de la maladresse du gringo. Comme Torrebianca allait tous les jours diriger les travaux du fleuve, Richard avait maintenant plus de liberté; il en profitait pour suivre la fille de Rojas dans ses courses vagabondes.
Hélène fit signe à ses deux compagnons de ne pas la suivre et s’approcha de la prairie où se tenaient les deux jeunes gens.
Celinda l’aperçut la première et brusquement, elle tourna le dos avec un mouvement d’hostilité. En même temps, elle ordonna à Watson de lui ajuster un de ses éperons qu’elle avait peur de perdre.
Le jeune homme s’agenouilla, puis il fit mine de se relever; son aide était inutile; l’éperon de Celinda était solidement fixé. Mais elle insista pour le faire rester dans cette position.