Puis il montra les nombreux paquets qui encombraient une partie de la pièce:

—Voilà tous les parfums que nous avions commandés à Buenos-Ayres. C’est de l’argent perdu; ceux de l’Italien sont déjà arrivés.

Moreno s’empressa de se disculper. Il avait fait le nécessaire pour hâter l’expédition de la commande; mais l’autre, au lieu d’envoyer ses ordres par lettre, avait dépêché un messager à Buenos-Ayres.

Canterac voulait se montrer indulgent; il accepta les excuses de l’employé et lui donna quelques tapes dans le dos:

—Je n’ai pu dormir de la nuit, mon cher Moreno. J’ai conçu un projet et je veux le discuter avec vous. Il faut que j’écrase cet intrigant qui ose se mesurer à moi... Ici tous les gens se croient égaux, comme si toute hiérarchie était abolie dans le monde. Peut-être même cet entrepreneur se croit-il supérieur à moi qui suis son chef; il suffit qu’il ait plus d’argent que moi.

Canterac eut un sourire cruel et continua:

—Je m’arrangerai pour qu’il en ait moins. Jusqu’à ce jour, j’avais toléré certaines choses en contrôlant ses travaux. Dorénavant non: il perdra quelques bons milliers de pesos ou il sera obligé de résilier son contrat et de vider les lieux.

Il s’approcha ensuite de Moreno pour lui parler à voix basse comme s’il eût craint d’être entendu.

—Je veux frapper un grand coup, mener à bien un projet grandiose que cet émigrant sans éducation ne pourrait pas même imaginer. J’y ai pensé hier au soir. Au premier moment cette idée m’a semblé déraisonnable, mais après avoir longuement réfléchi j’ai trouvé que le projet était original et digne d’être réalisé si c’est possible... Pirovani a offert une maison à la marquise. Moi je lui offrirai un parc... un parc que je ferai surgir en plein désert patagon! Comment trouvez-vous cette idée, mon cher Moreno?

L’employé l’écoutait, attentif, puis avec étonnement, mais il ne sut que répondre. Il lui fallait d’autres explications, et le Français continua de parler: