—Il est capable de venir ce soir avec les bons amis de sa femme!... Pas possible qu’un homme soit aussi aveugle. Certainement ils s’entendent.
Celinda, à cheval, passa lentement parmi les groupes et regarda d’un air hostile le parc improvisé. Puis elle marcha vers le village pour ne pas entendre les commentaires scabreux des femmes.
Gonzalez, sans cesser de surveiller la mise en place des tables, tenait un discours à quelques-uns de ses clients en leur montrant le fleuve. Il avait trouvé le moment propice pour étaler avec une doctorale gravité les connaissances qu’il avait glanées dans les propos de son compatriote Robledo.
Les Indiens avaient appelé ce fleuve Rio Negro, «la rivière noire», à cause des dures peines qu’ils éprouvaient à remonter son courant rapide. Les conquérants le nommaient «Fleuve des Saules». Aujourd’hui encore les saules abondaient sur ses rives, et les troncs que roulait le courant constituaient pour les barques un danger constant.
Il était resté inexploré pendant des siècles, puis un missionnaire anglais avait fait une tentative pour donner à son pays la priorité dans cette importante région de passage.
C’est alors que les Espagnols, qui avaient eu bien des choses à faire après s’être emparés de la plus grande partie de l’Amérique, jugèrent nécessaire l’exploration du fleuve.
L’enseigne Villarino entreprit cette expédition obscure et difficile dans le dernier tiers du xviiie siècle; don Manuel l’appelle le dernier représentant de l’héroïque génie des découvreurs espagnols.
Il partit de Carmen de Patagones avec soixante hommes d’équipage, sur quatre lourdes barques mal faites pour un tel voyage. Il s’enfonça avec cette poignée de marins dans un pays complètement inconnu où vivaient les Indiens les plus irréductibles et les plus féroces, qui poussaient parfois leurs incursions jusqu’aux abords de Buenos-Ayres.
Pendant des centaines de lieues les quatre barques naviguèrent entre ces rives où les guettaient les terribles Aucas.
—Nous qui connaissons le courant du fleuve nous pouvons comprendre les difficultés de cette expédition vers l’amont, et sur barque à voile. Ils emportaient quinze chevaux qui devaient haler les bateaux dans les passages difficiles. Quatre fois les ouragans brisèrent la mâture des embarcations. L’expédition dura de longs mois et, faute de guides du pays, elle s’égara souvent dans les affluents et dut revenir ensuite en arrière... Ils cherchaient cette mer que les Indiens affirmaient avoir vue de leur yeux et qui n’est autre que le lac Nahuel Huapi. Il communique en effet avec le Rio Negro par le bras du Limay. Eh bien! aujourd’hui où nous possédons des embarcations cent fois meilleures, personne n’a jamais voulu recommencer le voyage de l’enseigne Villarino.