—Ma carrière est brisée, j’ai perdu ma famille... Et le plus terrible, c’est qu’en pensant à ce malheureux, je n’éprouve aucun sentiment de haine. Que vais-je devenir?

Seul des trois, Robledo était capable en ce moment de prendre une résolution énergique.

—D’abord il faut fuir, Canterac. L’affaire fera grand bruit, et on ne pourra pas l’étouffer, comme une rixe de cabaret. Passez les Andes au plus tôt; de l’autre côté il y a le Chili, et là-bas vous pourrez attendre... Tout s’arrange dans le monde; bien ou mal sans doute, mais tout s’arrange.

Le Français répondit d’un ton découragé. Il n’avait pas d’argent, il avait tout dépensé pour cette fête qui maintenant lui paraissait stupide. Comment vivrait-il au Chili où il ne connaissait personne?

L’Espagnol lui prit le bras et l’entraîna affectueusement.

—Avant tout, il faut fuir, dit-il encore. Je vous donnerai les moyens de le faire. Allons nous-en.

Canterac se refusait à obéir, et il regardait Torrebianca.

—Je voudrais, avant de partir, murmura-t-il, faire mes adieux à la marquise.

Il formula cette demande sur un ton si suppliant que Robledo ne put retenir un sourire de pitié. Puis il l’entraîna avec une paternelle énergie.

—Ne perdons pas de temps, dit-il. Ne vous occupez que de vous-même. La marquise a bien autre chose à penser.