Et il le conduisit chez lui.

Pendant toute la journée l’événement mit le village en ébullition. Beaucoup d’ouvriers en profitèrent pour abandonner le travail. Dans la rue centrale des groupes nombreux d’hommes et de femmes discutaient avec animation, tout en regardant avec colère l’ancienne maison de Pirovani. Le nom de Torrebianca et celui de sa femme revenaient souvent, mêlés à ceux des deux adversaires.

Quelques gauchos amis de Manos Duras passèrent au milieu des habitants du village comme si l’événement récent avait entièrement éteint la haine qui les divisait.

Vers le milieu de l’après-midi Manos Duras lui-même traversa la rue centrale et regarda avec curiosité vers la maison. Quelques métisses lui adressèrent la parole, s’emportant contre cette grande dame qui faisait perdre l’esprit aux hommes. Mais le fameux gaucho haussa les épaules, sourit avec mépris et continua son chemin.

Au cabaret, l’attendaient trois de ses amis qui vivaient pendant la plus grande partie de l’année au pied des Andes et qui étaient venus passer quelques jours dans son rancho. A tout autre moment don Roque se fût alarmé de cette visite. Peut-être préparaient-ils quelque vol important de bétail, et se disposaient-ils à faire passer la Cordillère aux animaux pour aller les vendre au Chili. Mais pour l’instant les notables de la Presa donnaient plus de travail au commissaire que les voleurs de bœufs.

Quand Manos Duras pénétra dans le magasin du Gallego, il s’aperçut que le public était plus nombreux que les autres jours de travail, et qu’on parlait dans tous les groupes de la mort de l’entrepreneur. Tout en buvant, debout devant le comptoir, il écouta les commentaires des clients.

—C’est cette femelle qui est cause de tout, criait l’un d’eux. Ah! la p.....!

Manos Duras se rappela le jour où il avait rencontré la marquise pour la première fois et regarda d’un air provocant celui qui venait de parler, comme s’il avait reçu lui-même l’outrage.

—Deux hommes se sont battus à mort pour cette femme; eh bien, quoi?... Moi aussi je suis prêt à sortir mon couteau et à me battre contre le premier qui l’insultera. Voyons s’il se trouvera un homme assez courageux pour mettre le pied sur mon poncho.

Inviter les gens à mettre le pied sur son poncho, c’était une façon de lancer un défi en vrai gaucho. Après un court silence, les clients se mirent à parler d’autre chose.