Torrebianca parut vers le soir à une fenêtre de sa maison et vit avec étonnement les groupes assemblées dans la rue. Leur nombre avait augmenté. Le commissaire de police qui venait d’arriver de Fort Sarmiento marchait au milieu d’eux et exhortait les uns et les autres à se retirer. Apercevant le marquis à sa fenêtre, il ôta son chapeau pour le saluer.

Hommes et femmes se mirent à regarder fixement le mari d’Hélène, avec une curiosité hostile, mais nul n’osa manifester contre lui.

Torrebianca ne laissa pas que d’être surpris par les regards inquiétants que lançaient tous ces yeux fixés sur lui. Il dut supposer une impopularité dont il ne s’expliquait pas la cause, et il ferma ses fenêtres avec une dignité hautaine et triste.

Au bout de quelques minutes, Sébastienne ouvrit la porte de la maison et vint s’appuyer à la balustrade de la galerie extérieure. Ces groupes nombreux, où elle reconnaissait plusieurs de ses vieilles amies, l’attiraient. Mais, dès que les femmes assemblées dans la rue l’aperçurent, elles se mirent à gesticuler et à lui crier des injures.

Piquée de cet étrange accueil, elle finit par répondre sur le même ton; mais elle dut bientôt battre en retraite, écrasée par la supériorité numérique de ses adversaires, que beaucoup d’hommes soutenaient à grand renfort de rires et de mots crus. En réfléchissant dans sa cuisine, elle entrevit la vérité; toutes les femmes du village, même ses meilleures commères, seraient contre elle tant qu’elle resterait au service de la marquise.

La nuit tombait quand Watson entra dans le village. Après le terrible événement du matin, il avait dû s’occuper du cadavre de Pirovani et il était parti avec les témoins de l’Italien et le médecin. Ils l’avaient d’abord déposé dans un rancho en ruines, près du fleuve. Puis ils s’étaient décidés à le transporter à Fort Sarmiento, puisqu’en fin de compte on devait l’enterrer au cimetière de là-bas. Ils éviteraient ainsi les manifestations qui auraient pu se produire à la Presa si on y avait transporté le cadavre.

Watson revenait donc de Fort Sarmiento et il avait déjà dépassé les premières maisons du campement quand il rencontra Canterac.

Le Français, à cheval lui aussi, avait pris le chapeau et le poncho des cavaliers du pays; il portait sur le devant de sa selle un sac plein de hardes et de vivres.

Le jeune homme le reconnut et s’arrêta pour lui serrer la main. Il devina qu’il ne le reverrait plus car son équipement était celui du voyageur qui se prépare à traverser la plaine déserte de Patagonie.

Canterac répondit à ses questions en lui montrant l’horizon où commençaient à briller les premières étoiles, du côté des Andes invisibles. Puis il lui confia son projet de passer la nuit dans une estancia près de Fort Sarmiento et de se remettre en marche au point du jour.