—Si vous avez peur de rester ici!

Cette tristesse émut Sébastienne.

—Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...

Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui demandait où était son mari, elle se retourna.

—Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré; peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour l’enterrement de mon pauvre patron.

Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!

Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais, ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares, et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens d’une classe plus élevée!

Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.

Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le soir, il n’avait plus semblé le même homme.

Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes; par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure, avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?