Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le convaincre comme tant d’autres fois.

L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était Manos Duras. Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le gaucho au coin d’une ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village, comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis qu’un sourire découvrait ses dents de loup.

C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.

Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un gaucho aux trois-quarts bandit.

Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte. Manos Duras avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la direction du bar.

De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.

—Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.

—Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a qu’un instant quand ce gaucho qu’on appelle Manos Duras s’est présenté à la porte de derrière et m’a dit:

Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de Manos Duras.

—Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de ceux qui se brisent mais ne plient pas.