—Je ne rentrerai pas chez moi.
Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait trembler ses mains et brouillait ses mots.
—J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.
Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin, machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.
L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des boissons alcooliques.
Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence le gênait.
—Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.
Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui exposer la nécessité de reprendre des travaux.
Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche subitement dégonflée.
—Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité. Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si affreux!