Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un peu d’énergie, mais il l’interrompit.
—Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites. Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma femme me trompe?
Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.
Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il étalait avec fierté.
En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au cours d’un de ces combats.
—Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des mensonges.
De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo eut un geste ambigu et baissa la tête.
—Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle honte!
Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva la tête et demanda anxieusement:
—Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris, dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?