Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village. Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien ferme.
Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade sans doute.
Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les gens qui étaient partis à l’aube.
Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.
«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de l’autre côté du village.»
Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser le pas.
A la même heure, près de l’estancia de Rojas, Manos Duras, à l’abri de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la Cordillère.
Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride. L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des champs. Manos Duras lui donnait des explications qu’il écoutait en silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.
—Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le gaucho avec un sourire haineux.
Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de Piola[27] et qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de doute. Le plan de Manos Duras lui paraissait excellent, mais il ne comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup. Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la Cordillère.