Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit précédente, elle ajouta:
—Pourquoi la belle madame et Manos Duras ont-ils parlé de ma petite patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»
Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.
La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:
—A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de Manos Duras pour vous éloigner de l’estancia. J’ai peur qu’un malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard!
Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur semèrent l’alarme.
Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval. Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre; mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles qu’ils venaient d’abandonner.
Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique rifle américain qu’il dissimulait sous son comptoir.
Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait recommandé d’être prudent.
—Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de patience. Nous partirons tous ensemble.