Manos Duras demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:
—Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt. Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses, seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la génisse, moi je retourne à mon rancho et à demain s’il plaît à Dieu.
Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.
Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où Cachafaz avait pris son cheval.
Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait appelés à son aide.
Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau, s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.
Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient violemment.
En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant Richard, il mit pied à terre.
Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’estanciero car il avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait seul.
—Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?