«La Tentatrice», l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise, un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice des anciens conquistadors[1].
C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps.
LA TENTATRICE
I
Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la table de la bibliothèque.
Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris, il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.
Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle, mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.
Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et confortable du ménage et de ses domestiques.
Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides; ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de raideur et de componction dans leur service.