Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au fond de son lit d’énormes blocs invisibles.

Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs avaient empêché l’achèvement.

Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.

Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et puissants génies capables de réaliser un miracle.

«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est le nôtre!»

Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée, comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors Robledo pleura.

—Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.

Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée maudite.

Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se montrait-il optimiste.

—Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.