Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent amoncelé un total invraisemblable de millions.

Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.

Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse. Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries respectives. Puis, ce moment de retour vers le nouveau monde s’arrêtait et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.

Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu. Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas, qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.

Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux: plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être riche.

Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant. Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!

L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de locomotion des gens peu fortunés.

—Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari, en parlant de Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et n’éprouve pas de besoin.

La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.

—Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de la frivolité des femmes.