Robledo n’accepta pas cette proposition.

—Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.

C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune. L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.

—Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant quelques douzaines de milliers de pesos, ce qui représente ici près d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une machine à labourer dont il est l’inventeur.

Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de prendre simplement le Métro.

C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré. Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait là rien que de très naturel. Depuis son retour en Europe, le souvenir de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien compagnon d’études.

Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire. Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les impressions nouvelles.

Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.

Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir funeste avait semé la ruine et la mort.

Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.