Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses pensées avec de l’alcool.
Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui, à moitié ivre, sommeillait sur le divan:
—Voilà comme je serai, bientôt.
Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant les yeux, elle ajouta:
—Et puis, la mort.
Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle dévoilait ses pensées les plus intimes.
—Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!... Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce courage?
Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits papiers.
—Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que des gens qui ne me connaissent pas.
Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.