Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la rage des tempêtes.
Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.
Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis, sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de douleurs, jusqu’à leur dernière heure.
Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?
Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar, qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra, l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.
—Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en s’adressant aux deux clientes les plus proches.
Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.
La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:
—Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.
Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.