Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha presque le visage de l’homme assis à ses pieds.

—Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne, pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?

Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:

—J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de l’attendre.

Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son interlocuteur avec son face à main.

—Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de maison...

Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de son face à main, un baiser muet à Robledo.

Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet solitaire.

En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.

La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans l’antichambre.