On eût pu suivre sur sa physionomie les phases successives d’une révolution intérieure. On y lut d’abord l’étonnement qu’elle éprouvait devant ce fait inouï bouleversant toutes les règles établies; puis l’indignation; enfin la rancune. Il lui faudrait payer le lendemain ces dégâts stupides... Et elle s’était imaginée avoir trouvé une âme de héros, digne de la sienne!
Elle abandonna Robledo et s’en fut à la rencontre du pianiste qui faisait le tour de la table en demandant successivement à tous les domestiques des sandwiches et des verres de liqueur.
—Votre bras... Beethoven.
Et s’insinuant parmi les groupes elle dit, suivant le musicien:
—J’écrirai un jour un livret d’opéra pour lui; on sera bien forcé alors de parler moins de Wagner.
Elle l’emmena dans le grand salon maintenant désert, le fit asseoir au piano et se mit à déclamer à pleine voix tandis qu’il l’accompagnait en arpèges. Mais les invités ne pouvaient se libérer de l’attraction de la table, et demeuraient sourds aux vers que leur servait la maîtresse de maison, même agrémentés de musique.
Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée, s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.
Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à part.
Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son compagnon:
—Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a payés.