—Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.

Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui lui conseillait de se taire.

—Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.

Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.

—J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime tant!

Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.

—La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre où je demeure est... la terre de tous.

Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à nouveau sa situation.

—Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance, le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?

Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta avec énergie: