Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.

—Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites, est la terre de tous!

Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur Hélène, se disait:

«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»

V

Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la «Fleur du Rio Negro».

Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela ainsi la fille du propriétaire de l’estancia[4] de Rojas; son véritable nom était Celinda.

Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses gestes.

Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une femme!

—Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on dirait un garçon.