Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de sa tête, comme faisaient les péons[5], et elle poursuivait quelque cavale ou quelque jeune taureau de l’estancia de don Carlos Rojas, son père.
Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune qu’il tenait de ses parents.
Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il était ruiné.
C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.
Le señor Rojas dut abandonner l’estancia de ses parents située près de Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.
Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes élémentaires du travail de la terre. Ce criollo[6], habitué à mener à Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de l’administration d’une estancia toute proche de la capitale où d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.
La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes d’eau sur le sol poussiéreux.
L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes entières, un large feutre et un poncho. A sa main droite se balançait le court fouet de cuir appelé là-bas rebenque.
Les bâtiments de son estancia avaient peu d’apparence. Il les avait construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.
Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de pumas abattus dans les environs. L’estanciero[7] passait hors de la maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les plus voisins.