Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine mais infatigable pour surprendre les péons qui travaillaient à l’autre extrémité de sa propriété.
Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que Celinda regagnât l’estancia. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et considéré la plaine déserte comme sa demeure.
—Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma fille, c’est un homme à poigne.
Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel. Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets. En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du désert étaient sans cesse surpris et désorientés.
La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se réfugier dans un enclos de madriers.
Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos, après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.
—Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.
Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient d’étudier les modes nouvelles.
Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne voie.
L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils avaient achetées tout près de son estancia, et lui-même profiterait de cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la valeur de ses champs.